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des lacs, architectes familiers des profondeurs terrestres et sous-marines.


L’île Saint-Michel. — La mort de Léopold Robert.

Du Lido, nous ramons vers l’île Saint-Michel, jadis la demeure de quelques hommes célèbres, aujourd’hui devenue l’asile de cadavres illustres. C’est le Campo Santo, le champ des morts de Venise. Rien ne peint mieux le caractère des Vénitiens que leurs cérémonies funèbres. Tout ce qui peut attrister le regard est sévèrement banni. On ne met pas, comme chez nous, un orgueil ridicule à étaler un luxe pompeux qui nous semble de mauvais goût en pareille circonstance. Une simplicité égale pour tous précède à ces tristes et derniers apprêts. Pas de tentures ni de chars superbes, pas de musique ni de lumières. C’est la nuit, accompagné d’un prêtre, dans une barque mystérieuse, qu’on emporte le cercueil pour le mener droit à l’église de l’île Saint-Michel, puis à la tombe voisine ouverte pour le recevoir.

En 1466, des moines camaldules construisirent en ce lieu une église et un cloître remarquables, qui servent aujourd’hui de retraite à des capucins. La mort est encore ici sans faste, et toutes ces dalles, qui recouvrent plus d’un nom célèbre, ne se distinguent guère que par leurs inscriptions. Il est un de ces noms surtout que je voulais découvrir, celui de l’infortuné Léopold Robert, dont la mort déplorable a laissé sur sa gloire une touchante auréole.

Dans des notes de voyage qui m’ont été confiées après la mort d’un autre jeune peintre enlevé de même avant l’âge de la renommée, voici une page que je trouve datée de l’île Saint-Michel, 10 mars 1840. « Parmi toutes ces tombes sans nom et perdues sous les sables, j’ai cherché la tienne, ô Léopold ! Elle se montre toute blanche et toute neuve encore ! C’est donc là que tu reposes, ô poëte ! C’est ainsi que tu es tombé après avoir écrit ton plus beau chant ! Avais-tu prononcé ton dernier mot, et ta mission sur terre était-elle remplie ? Sans doute ton âme, éprise du beau, était avide d’admirer les cieux ; sans doute, en mourant, tu ne craignais plus de perdre la joie de t’entendre applaudir. En voyant ces deux chefs-d’œuvre tes derniers travaux, quelle est l’âme qui n’est pas frappée de la profonde tristesse qui remplissait la tienne ? Et lorsque huit jours avant le dernier jour, après avoir dansé joyeusement, contre tes habitudes et comme pour montrer que tu quittais sans regret la terre, tu vins demander à la personne qui tenait le piano de te jouer le Requiem de Mozart, tu savais bien, n’est-ce pas, que tu allais mourir ? et cette belle musique, en tombant sur ton cœur, l’a rafraîchi, comme fait la pluie sur une terre ardente et desséchée. Adieu, ô peintre, ô poëte ! Adieu ! ! Je fuis ce lieu de repos, car je sens que mon âme est prête à s’endormir ici. Oh ! si j’avais ton génie, peut-être aurais-je aussi ton courage ! Adieu ! ! J’ai trouvé sur ta tombe une violette, une violette fleurie bien avant les autres ! Symbole de deuil et de modestie, son parfum seul la fait découvrir ! Atome exhalé sans doute de l’âme triste et modeste, pleine de force et de génie, dont ces fleurs recouvrent la dépouille, fais qu’en te respirant j’acquiers assez de gloire pour mourir calme et satisfait ! »

C’est dans une des vastes salles du palais Pisani, à San Stéfano, que Léopold Robert travaillait avec son frère Aurèle. C’est là aussi que cet infortuné mit à exécution son funeste projet. Un amour sans espoir, qui n’était et ne pouvait être partagé, une appréciation exagérée de sa laideur, lui, doué d’un si grand sentiment du beau, et aussi une difficulté réelle à traduire par des mains lourdes et maladroites la puissance de ses conceptions, l’avaient dégoûté peu à peu de la vie. Quelques fragments d’une lettre de son frère racontent ce drame d’une façon saisissante.

« … La dernière lettre qu’il reçut de Florence venait de la personne de famille illustre à laquelle le pauvre artiste portait un fatal et respectueux amour. Il se tua douze jours après[1]. Cette lettre lui annonçait le projet qu’on avait d’aller à Rome, et le félicitait de la réussite de son tableau des Pêcheurs, dont on lui demandait une description. Cette lettre fut brûlée, comme les autres l’avaient été, avec un calme qui annonçait une détermination fixe. Il n’aimait plus à me parler de sa passion, cependant je ne pus m’empêcher alors de lui dire que c’était à elle que j’attribuais l’état de découragement auquel il était réduit.

« Tu te trompes, me répondit-il, j’en suis guéri… Je n’y pense plus.

« — Si ce n’est pas de ta passion que tu souffres, c’est de la suite, lui dis-je. C’est le moment d’essayer de te distraire. Allons en Suisse ou à Paris ; là tu trouveras occasion de te marier.

« — Il est trop tard, répondit-il ; j’aurais dû le faire plus tôt… »

« La veille de sa mort, nous étions réunis le soir, comme de coutume, dans le salon de nos Padroni di Casa ; il était plus triste encore qu’à l’ordinaire, et ne prit aucune part à la conversation générale. J’affectai de paraitre gai, mais par moments je sentais mes forces m’abandonner. Ses yeux étaient fixés sur les miens, et il me demandait ce que j’éprouvais. Nous partîmes enfin, et dans ce moment il me recommanda d’entrer dans sa chambre lorsque j’irais à la mienne ; ce n’était pas mon habitude, parce que Léopold se couchait ordinairement de bonne heure.

« Je dormis mal. Le lendemain, il entra dans ma chambre en me demandant ce que je lui conseillais de faire, et s’il devait partir. Je me bornai à lui dire que je m’en référais à lui.

« Eh bien ! je pars ! » dit-il.

« Quelques instants plus tard, j’appris qu’il était sorti pour aller à l’atelier. Comme d’ordinaire nous y allions et en revenions ensemble, son départ me surprit, et sans savoir pourquoi, j’y courus plus vite que de coutume. En chemin, je m’aperçus que j’avais la clef de l’atelier dans ma poche. « Il n’aura pu entrer, me dis-je, où sera-t-il ? » En ce moment, il arriva qu’au détour d’une

  1. Le 20 mars 1835.