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mes le Tato se précipiter vers le taureau, en sautant légèrement du pied gauche ; les cornes effleurèrent le satin de sa veste, et l’épée s’enfonça tout entière dans l’épaule du taureau.

Le Tato venait de donner une magnifique estocada à volapies.

Disons ici quelques mots de cette fameuse estocade si estimée des aficionados, et qui a été définie d’une manière inexacte dans plusieurs descriptions de courses de taureaux. La suerta estocada à volapies ne consiste pas, comme on l’a dit, à frapper le taureau sans qu’il perde une seule goutte de sang et en le faisant tomber à genoux devant son vainqueur. Ce coup a été inventé, comme nous l’avons dit précédemment, par le célèbre Joaquin Rodriguez, dit Costillares ; il permet de tuer les taureaux aplomados, dont les jambes ont perdu de leur vigueur et qui refusent d’attaquer. C’est alors l’espada qui doit se précipiter vers l’animal. Voici, du reste, la définition que Pepe-Illo, aussi connu comme torero que comme auteur didactique, donne de la suerte de volapies dans son traité sur la tauromachie : « Le Diestro (c’est-à-dire l’habile, nom qu’on donne quelquefois à l’espada) se met en position pour donner la mort, et aussitôt que le taureau, trompé par le mouvement de la muleta, baisse la tête et découvre ses épaules, il court vers lui, enfonce son épée et saute sur un pied… Coup très-brillant, ajoute Pepe-Illo, mais qu’on ne doit mettre en pratique que quand les taureaux ont perdu leur agilité et refusent de se précipiter sur l’espada. »

Les suertes de espada sont de deux sortes principales : celle de volapies que nous venons de voir, et la suerte de recibir ou recibiendo, qui est tout le contraire de la première ; c’est-à-dire que dans le cas où l’espada l’exécute, il doit foncer sur le taureau au lieu d’attendre son attaque. On compte encore une autre suerte de espada, celle de descabellar, assez difficile à exécuter ; nous aurons tout à l’heure l’occasion de la voir.

La belle estocade á volapies que venait de donner le Tato lui valut un tonnerre d’applaudissements, et on vit de toutes parts une quantité de chapeaux voler en l’air et retomber drus comme grêle dans le redondel : chapeaux de tous genres et de toutes formes, les sombreros calameses des Andalous, les larges chapeaux valenciens et les tuyaux de poêle de la civilisation : il y avait jusqu’à des casquettes ! Cette avalanche de coiffures est la plus haute expression de l’enthousiasme des amateurs, et on pourrait dire que le mérite des coups peut se juger d’après le nombre des chapeaux. Des cigares furent aussi jetés en grand nombre, et nous vîmes même de charmantes aficionadas lancer leurs bouquets sur l’arène, tandis que d’autres applaudissaient de toute la force de leurs petites mains.

Pendant ce temps-là l’espada, drapé dans sa cape et le poing sur la hanche, les remerciait du regard et les saluait cavalièrement, sa montera à la main ; Autour de lui gisaient quelques chevaux ; les uns morts, d’autres soulevant leur tête et la laissant retomber pour la dernière fois, en rendant avec le dernier soupir des flots d’un sang noir qui s’échappait de leur bouche ; çà et là des monceaux d’entrailles encore palpitantes. Étranges contrastes ! Des fleurs, du sang et du satin, n’est-ce pas l’image d’un combat de taureaux ?

Quand les transports des amateurs commencèrent à se calmer, les garçons de service ramassèrent les chapeaux et les renvoyèrent très-adroitement à leurs propriétaires, depuis les tendidos jusqu’aux gradas cubiertas les plus élevées, et chacun rentra en possession de son couvre-chef quelque peu endommagé, pour en faire le même usage à la prochaine occasion. Il y a certains chapeaux qui font ainsi une demi-douzaine de voyages quand la corrida est brillante.

Cependant le taureau n’était pas encore tombé, quoique la lame de l’épée eût disparu tout entière dans son corps et qu’on n’aperçût plus que la garde au-dessus de l’épaule ; mais l’animal commençait à chanceler, en décrivant des courbes comme ferait un homme pris de vin ; puis il se mit à tourner sur lui-même, ce qui indiquait qu’il allait bientôt tomber. Se marea ! Se marea ! (il se trouve mal !) cria la foule. Les chulos formèrent alors le cercle autour de lui et commencèrent à faire jouer leurs capes l’un après l’autre, de manière à accélérer encore le mouvement du taureau, qui ne tarda pas à s’affaisser sur lui-même.

Mais l’animal était encore vivant. Bien que ses yeux fussent devenus ternes et vitreux, bien que le sang coulât de sa bouche en abondance, il portait encore la tête droite. On eût dit qu’il ne voulait pas mourir. Nous vîmes alors arriver le cachetero, personnage tout de noir habillé, qui ne s’était pas montré jusqu’à ce moment ; car sa seule mission est de terminer d’un coup les souffrances du taureau, au moyen d’un petit poignard appelé cachete, de forme arrondie, dont la pointe va en s’élargissant et ressemble exactement à la lame d’un grattoir.

Le taureau, qui s’était couché le long des tableros, regardait d’un air impuissant les ennemis qui venaient de le combattre et qui tardaient tant à mettre un terme à son agonie : pendant ce temps-là le cachetero s’était glissé entre le taureau et la barrière, en suivant le rebord qui sert aux toreros à prendre leur élan ; se retenant de la main gauche, il se pencha vers le taureau et choisit un point entre les deux cornes ; sa main droite, armée du cachete, s’abaissa et se releva immédiatement ; aussitôt la tête de l’animal tomba lourdement à terre, comme frappée par la foudre ; le cachete avait traversé la moelle épinière, et la mort avait été instantanée.

Pour célébrer la mort du taureau, l’orchestre joua un de ces airs de danse andalous qui passionnent tant les Espagnols et qui sont si pleins d’originalité ; le public en accompagnait le mouvement saccadé en battant des mains. Deux tiros ou attelages de trois mules empanachées entrèrent au grand galop dans l’arène, et les garçons de service accrochèrent au gancho, crochet de fer préparé pour la circonstance, le taureau et un des chevaux morts ; cette opération ne s’accomplit pas sans quelque difficulté, car les mules, rétives comme à l’ordi-