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lement le grassouillet. Nous nous rappelons un autre banderillero, Blas Meliz, qu’on avait surnommé el Minuto, le menu, à cause de l’exiguïté de sa taille, ce qui ne l’empêchait pas d’être un des plus adroits qu’on eût jamais vus ; de plus, il était boiteux, par suite d’une blessure au talon droit, qu’il avait reçue d’une façon assez singulière dans la plaza de Ségovie : un taureau venait d’être frappé par l’espada, et l’épée était restée engagée dans le cou, ainsi que cela se voit fréquemment ; l’animal, en se débattant, rejeta l’arme en l’air, et elle alla retomber la pointe en avant sur le talon de Minuto.

Le Gordito, pour répondre aux nombreux bravos qui avaient salué son tour de force, se préparait à poser une quatrième paire de banderilles, quoique le nombre réglementaire soit de trois paires seulement ; mais il s’arrêta tout à coup. A matar suena èl clarin ! (le clairon sonne la mort !) C’est le signal qui annonce le troisième acte du drame, invariablement terminé par la mort du taureau.


Le Tato. — L’épée et la muleta. — La estocada à volapies. — Une avalanche de sombreros. — Le cachetero. — Les tiros de mules. — Les banderillas de fuego. — Le sobresaliente. — Les suertes de capa. — El Gordito Sentado. — Un banderillo accroché. — Les taureaux sauteurs. — La suerte de descabellar.

À tout seigneur tout honneur ! il appartenait au Tato de porter le premier coup d’épée : l’usage veut que l’espada, avant de se mettre en devoir, de tuer, s’adresse au président pour lui demander la permission d’immoler le taureau, en s’engageant à accomplir courageusement sa tâche : c’est ce qu’on appelle echar el brindis, — c’est-à-dire littéralement : porter le toast. Le Tato se dirigea donc vers la loge de la présidence, et ayant fait passer dans sa main gauche l’épée et sa muleta, il se découvrit et salua gracieusement de sa montera le senor présidente ; le brindis terminé, l’alcade fit un signe de tête affirmatif : alors le Tato, faisant une pirouette, lança en l’air sa montera d’un air tout à fait dégagé et comme pour dire qu’il allait jouer son va-tout ; puis il se dirigea d’un air résolu vers le taureau, l’épée dans la main droite et la muleta dans la gauche.

El Tato. — Dessin de G. Doré.

La muleta est un drapeau rouge, un peu, moins grand qu’une serviette, fixé à un bâton de la longueur du bras ; ce petit lambeau d’etoffe est le palladium, la sauvegarde de l’espada ; d’abord il lui sert à bien connaître les allures de la bête stupide qui se précipite sur l’engaño, le leurre, comme on l’appelle aussi, au lieu de se jeter sur l’homme, puis au moment de tuer, à détourner son attention. Quant à l’épée, elle est de longueur ordinaire, à lame plate et flexible ; la poignée, courte et pesante, pour être mieux en main, ne se tient pas comme celle des épées ordinaires ; l’espada pose l’index sur le talon de la lame, et porte un coup en appuyant le pommeau sur la paume de la main ; s’il nous était permis d’employer une comparaison un peu vulgaire, nous dirions qu’il tient son épée exactement comme on tient une fourchette. À voir le Tato se placer en face du taureau, l’attirer avec sa muleta et recevoir avec insouciance l’attaque de l’animal, on eût dit un enfant jouant avec un jeune chien : ces évolutions, que l’espada répète plus ou moins de fois, suivant la nature du taureau, s’appellent pases de muleta ; elles sont soigneusement notées par les aficionados sur les bulletins préparés en blanc qu’on leur distribue avant la course, et dont on a déjà eu le fac-similé ; ils attachent au maniement de la muleta une très-grande importance. Tous les espadas n’y réussissent pas au même degré ; on en cite un, Juan Gimenez, surnommé El Morenillo, qui avait acquis une habileté extraordinaire en ce genre ; il s’était étudié à être ambidextre, se servant à volonté tantôt de la main droite, tantôt de la gauche pour tenir l’épée et la muleta ; cette faculté lui fut très-utile dans des situations dangereuses.

Revenons au Tato. Il multipliait les passes de muleta devant le taureau, qui commençait à perdre de sa vigueur et devenait aplomado, c’est-à-dire de plomb, alourdi, refusant obstinément de charger. Le torero s’approcha de lui, soulevant par manière de défi les banderilles avec la pointe de son épée ; puis il se mit en position, tenant son arme horizontale et sa muleta inclinée à terre. Le Tato était superbe à voir dans cette attitude. Qué bien plantado ! qu’il est bien campé ! disaient avec admiration des voix de femme autour de nous. L’instant du dénoûment approchait : tous les regards étaient fixés sur l’épée : tout d’un coup nous vî-