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gracia. Nous avons même vu des courses où dix taureaux ont été tués. Les chevaux, auprès desquels Rossinante eût été une merveille, se payent rarement plus d’une cinquantaine de francs ; il est vrai qu’il n’en faut pas moins de vingt ou trente par course.

Quant à la cuadrilla, c’est ainsi qu’on appelle la troupe des toreros, elle est largement rétribuée ; le prix, qui s’élève parfois à plusieurs milliers de francs, varie naturellement suivant le renom et l’habileté des sujets : souvent c’est la première épée qui prend à sa charge toute la cuadrilla, picadores, banderilleros et chulos, et traite de son côté avec les asentistas. On comprend donc qu’il en coûte quelquefois à ceux-ci jusqu’à une vingtaine de mille francs pour organiser une belle course ; cela ne les empêche pas de réaliser d’assez beaux bénéfices, d’abord parce que le prix des places est fort élevé, ensuite parce que les plazas de toros sont beaucoup plus vastes que nos cirques et nos hippodromes : il en est qui peuvent recevoir quinze mille, et même, assure-t-on, jusqu’à vingt mille spectateurs. La plaza de Jerez de la Frontera, celle de Madrid et celle de Valence, qui vient d’être reconstruite tout récemment, sont citées comme les plus vastes de l’Espagne.

Quelques jours avant la course, on voit les murs de la ville tapissés d’affiches de toutes couleurs et de dimensions gigantesques : nous en avons rapporté quelques unes de près de deux mètres de hauteur ; ces affiches donnent le programme très-détaillé de la corrida ; elles indiquent les noms des toreros et ceux des taureaux, ainsi que les ganaderias ; elles se terminent quelquefois par des avis au public, concernant la police de la course, dont certains articles sont des traits de mœurs assez amusants ; on pourra s’en convaincre en lisant le fac-simile d’une de ces affiches que nous reproduisons ci-contre.

En outre, on distribue aux spectateurs de petits programmes, contenant plusieurs colonnes laissées en blanc dont chacune est destinée à noter les coups de pique, les chutes de picadores, les chevaux morts et blessés, les coups d’épée, etc. Les aficionados les plus passionnés, qui tiennent à conserver une statistique exacte des différents horions donnés et reçus pendant la course, en prennent soigneusement note en piquant sur ce papier, au moyen d’une épingle, autant de petits trous, exactement comme font les joueurs à Baden ou à Hombourg pour marquer les différents coups de la roulette. On peut dire que presque tous les trous faits dans le programme correspondent à autant d’autres trous dans la peau d’un taureau ou dans celle d’un cheval, et quelquefois, hélas ! dans celle d’un torero. Un de ces programmes ou estados, que nous donnons tel que nous l’avons scrupuleusement pointé pendant une course à Valence, montre à quel joli total de chutes et de coups on peut arriver pendant les deux heures que dure la funcion : 31 chevaux, tués ou blessés par huit taureaux, qui eux-mêmes ont reçu vingt-neuf estocades ou piqûres, et vingt-cinq chutes de picadores. Qu’on prenne maintenant ces chiffres pour base et qu’on se reporte aux fêtes données à Madrid en 1833 à l’occasion desquelles furent tués quatre-vingt-dix-neuf taureaux dans une seule semaine, on trouvera, par un calcul bien simple, trois cent quatre-vingts chevaux tués ou blessés, trois cent soixante-deux estocades, et le reste à l’avenant.

Estado (état) pour la course de taureaux du dimanche 7 octobre.

La disposition intérieure des amphithéâtres est à peu près la même partout. L’arène, el redondel, parfaitement circulaire, comme l’indique son nom, est garnie d’un sable fin qui empêche les combattants de glisser. Autour du redondel s’élève une muraille en planches de la hauteur d’un homme, couverte d’une peinture rouge dont la