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ment par les Espagnols, mais aussi par les étrangers, et cela dans un siècle si avancé, où l’on a fait des livres sur tout, hasta de las castañuelas ! jusque sur les castagnettes !

« Le spectacle des taureaux, poursuit-il, fait la joie des enfants et la jubilation des vieillards ; loin d’ici les esprits faibles qui ont osé traiter de barbares ces nobles exercices ! leurs raisons sont filles de la peur et de l’envie ; qu’on aille voir une course de taureaux, et l’expérience même sera la meilleure réfutation du système de ces timides moralistes ! Que signifie l’argument qu’on m’oppose, en prétendant que de temps en temps on voit périr quelques toreros ? Existe-t-il un seul exercice qui soit exempt de quelque danger ? Le jeu du mail, par exemple, et celui des barres, ne causent-ils pas aussi des accidents ? Le goût de la natation et celui de l’équitation n’ont-ils pas coûté la vie à un plus grand nombre de personnes que les taureaux n’en ont tué et n’en tueront jamais ? Enfin notre art est arrivé aujourd’hui à un tel degré de certitude, que nous traitons les taureaux avec autant de mépris que si c’étaient des moutons, suivant l’expression dont se servit un seigneur marocain la première fois qu’il vit une course à Cadix. »

Pepe Illo, dans le cours d’une assez longue carrière, reçut des blessures innombrables, parmi lesquelles vingt-cinq coups de cornes, cornadas, qui ne l’empêchèrent pas de continuer son métier ; mais le plus triste démenti qu’il donna à ses théories sur le peu de danger qu’offrait son métier fut sa mort même : renversé par un taureau dans la plaza de Madrid, il fut tué roide à la suite de coups de cornes répétés. Ce fut une mort affreuse ; Goya en a fait le sujet de la dernière feuille de sa Tauromaquia, et on pourrait dire que c’en est aussi la morale.

Pepe Illo, à qui l’on doit l’invention de quelques suertes des plus difficiles et des plus dangereuses, était un vaillant torero, mais il ne voulait sous aucun prétexte transiger avec les principes qu’il avait posés, et c’est en les suivant inflexiblement qu’il périt d’une manière si malheureuse.

Un autre espada célèbre, Francisco Herrera Guillen, est resté dans la mémoire des aficionados, et surtout dans celle des aficionadas, comme le type du torero à bonnes fortunes ; il était d’un courage et d’une habileté extraordinaires : une fois, bien qu’il eût reçu plusieurs blessures, il ne voulut pas abandonner la place et il se surpassa lui-même en tuant huit taureaux de huit estocades. Sa fin ne fut pas moins triste que celle de Pepe Illo. Un jour qu’il figurait dans une course à Ronda, il se trouva un moment distrait pendant qu’un des spectateurs lui parlait, quand tout à coup le taureau se précipita sur lui ; un de ses banderilleros, Juan Leon, avait à peine eu le temps de l’avertir du danger, et l’animal n’était plus qu’à trois pas ; Guillen, qui n’avait jamais fui devant le danger, retourna la tête et se mit en défense ; mais il était trop tard, et il reçut dans la tête un si terrible coup de corne qu’il en mourut à l’instant même.

Il y eut à cette époque un véritable enthousiasme pour la tauromachie ; on vit jusqu’à des frailes (moines) jeter le froc aux orties pour se faire toreros, témoin le fraile de Pinto et le fraile de Santa-Lucia. Le licencié de Falcos, qui suivit leur exemple, a été illustré par Goya, qui lui donne le titre de diestrisimo, le très-habile.

Il ne manquait plus à la tauromachie que d’être reconnue par l’État, et officiellement enseignée comme art national ; cette fortune lui était réservée ; en vertu d’un décret royal daté du 28 mai 1830, l’université tauromachique fut établie à Séville, la terre classique, l’alma parens des toreros ; cette inscription en style lapidaire, vraiment digne de passer à la postérité, fut placée au-dessus du portail de l’établissement : Fernando VII, pio, feliz, restaurador, para la ensenanza preservadora de la Escuela de tauromaquia. « Ferdinand VII, pieux, heureux, restaurateur, pour l’enseignement conservateur de l’École de tauromachie. » Deux chaires, avec appointements fixes, furent créées : la première fut donnée à Pedro Romero, dont nous venons de parler et qui fut nommé directeur en chef ; le second professeur fut Geronimo José Candido, torero habile et consciencieux. On dit que les élèves de cette académie d’un nouveau genre commençaient à se faire la main en s’escrimant sur des taureaux de bois ; ils allaient ensuite au matadero, à l’abattoir voisin, s’exercer sur la nature vivante, et pour compléter leur éducation, ils s’essayaient sur des novillos embolados, jeunes taureaux de deux ans dont les cornes sont rendues inoffensives par des boules d’étoupe ; enfin, après avoir pris tous leurs degrés, ils s’attaquaient à des taureaux pour de bon. Bien qu’elle ait formé des sujets remarquables, la Escuola de tauromaquia ne put se soutenir longtemps.

C’est peu après, vers 1832, qu’apparut le fameux Francisco Montès, de Chiclana, le César et le Napoléon de la tauromachie ; admirablement doué de toutes les qualités physiques, d’un courage à toute épreuve, il réunissait toutes les conditions requises chez un diestro, — un habile, comme disent les gens du métier ; son adresse extraordinaire et la sûreté de ses coups inspiraient aux spectateurs une telle confiance, que, lorsqu’il figurait dans une course, toute crainte d’un accident disparaissait ; beaucoup de gens étaient persuadés que les taureaux obéissaient à sa voix et à son geste, comme aurait fait le cheval le-mieux dressé. Montès fut très-regretté du public et de ses camarades ; d’un excellent naturel, généreux, délicat, il sut acquérir l’amitié de personnages haut placés, et sa vie privée fut des plus honorables. Son neveu, José Redondo, acquit également une très-grande réputation sous le nom de Chiclanero.

Nous mentionnerons encore Manuel Diaz, surnommé Labi : quoique fort peu agile, il était d’une témérité qui allait souvent jusqu’à la folie ; nous l’avons vu plus d’une fois attendre le taureau à genoux et les bras croisés ; celui-ci, étonné sans doute d’une pareille audace, lui donnait le temps de se relever et de se mettre en garde ; cela n’empêcha pas Labi de mourir tranquillement dans son lit.

N’oublions pas non plus Julian Casas, el Salamanquino, cet étudiant en chirurgie de Salamanque dont la