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le moins égale à la sienne. Le sindico de leur acequia, gros laboureur dont la mine prospère faisait penser à Sancho, écouta les parties, tranquillement assis sur son canapé, puis se leva et les interrogea. La cour, dont les membres portaient le même costume que les plaideurs, délibéra et rendit ensuite son jugement. Le gros sindico, qui n’avait pas pris part à la délibération, fit connaître la sentence. La cour condamnait le définquant à soixante sueldos, environ onze francs d’amende. Ce fut ensuite le tour de quelques autres ; et, au bout d’une heure, la séance étant levée, les juges et plaideurs reprirent le chemin de l’hostal où ils avaient laissé leurs montures.

Malgré la forme si simple du tribunal des eaux, ses jugements ont toute l’autorité de ceux des tribunaux ordinaires, et on assure qu’il est très-rare que les délinquants refusent de s’y soumettre.

La place étant devenue déserte, nous. nous approchâmesdu portail, dont le tympan est orné d’un bas relief représentant la Vierge assise au milieu de séraphins. De la voussure de l’ogive se détachent les statues des douze apôtres, d’où est venu le nom de Puerta de los Apôstoles. Pendant que nous étions absorbés dans cette contemplation, un bruit étrange frappa nos oreilles : c’était comme un vague bourdonnement mêlé de voix nasillardes et accompagné d’accords d’un timbre aigre et métallique. « Voilà des chanteurs d’oraciones, dis-je à Doré ; allons les écouter de plus près. » Nous fîmes le tour de l’église et nous aperçûmes, adossés à une vieille porte romane, deux ciegos ou aveugles, drapés dans les lambeaux de leurs mantes. Ils chantaient des oraciones, c’est-à-dire des espèces de litanies en l’honneur de divers saints, sur un rhythme étrange et avec les modulations les plus inattendues. Le plus jeune des deux, le ténor, s’accompagnait sur la bandurria, tandis que le baryton, beau vieillard coiffé d’un vieux chapeau de velours à larges bords, plaquait des accords sur la citara, en s’interrompant de temps à autre pour implorer la charité de l’auditoire. Les deux instruments dont jouaient nos chanteurs sont particuliers au royaume de Valence, bien que la guitare y soit en faveur comme dans les autres provinces d’Espagne.

Ciegos (aveugles) à la porte de Seu (cathédrale) de Valence. — Dessin de G. Doré.

La citara, d’une forme plus gracieuse que la guitare, est plus petite et plus aplatie ; elle est garnie de neuf cordes métalliques dont les trois premières s’accordent à l’octave l’une de l’autre, les trois secondes à la quinte relative des premières, et les trois dernières à la quinte relative des secondes. La bandurria, beaucoup plus petite, ressemble un peu à la mandoline italienne ; elle est garnie de douze cordes, et se joue, ainsi que la citara, au moyen d’une petite lame flexible, d’ivoire ou d’écaille, appelée pua. Quelquefois ces concerts populaires s’augmentent de la dulzayna, espèce de musette qui n’est autre que la doulçayne de nos anciens romans de chevalerie.

Ch. Davillier.

(La suite à la prochaine livraison.)