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dor, les Arabes avaient mis à exécution le vaste projet de dériver au moyen de huit canaux principaux les eaux du Guadalaviar, qui allaient se perdre dans la Méditerranée ; ces canaux existent encore. Le plus important, celui de Moncada, est comme la grande artère qui se subdivise en un nombre infini de veines ou canaux plus petits, nommés acequias, chargés de porter la fertilité jusque dans les moindres champs de la huerta. Grâce aux plus ingénieuses combinaisons de digues, azudes, qui permettent d’élever et d’abaisser le niveau à volonté, les Arabes surent éviter deux inconvénients opposés : celui de ne pas donner assez d’eau à un champ, et celui de l’inonder outre mesure. Chaque champ est arrosé à manta, c’est-à-dire que l’eau s’y répand en nappe, et couvre la surface comme ferait un vaste manteau. Retenue par un bourrelet de terre qui entoure le champ, l’eau s’écoule chez le voisin quand la terre a assez bu.

La fertilité des environs de Valence est proverbiale : la terre ne se repose jamais, et une récolte ne tarde pas à être remplacée par une autre. Nous avons vu des tiges de maïs qui atteignaient cinq mètres de hauteur, et il y en a qui arrivent à huit mètres. La culture du riz, importante dans la huerta, est malheureusement insalubre, car elle a lieu dans des terrains marécageux dont les émanations occasionnent quelquefois des fièvres.

Labrador valencien. — Dessin de G. Doré.

L’importance des irrigations fait qu’on entend quelquefois parler de voleurs d’eau : c’est ainsi qu’on appelle ceux qui la détournent à leur profit, en la gardant plus longtemps qu’ils n’y ont droit. Pour juger les cuestones de riego (les questions d’arrosage), on a créé, il y a déjà huit siècles, le tribunal des eaux. Ce singulier tribunal fut, dit-on, institué par Al-Hakem-Al-Mostansir-Bilah, vers l’an 920. Jayme el Consquistador, qui eut le bon esprit de conserver en partie les lois et usages des vaincus, se garda bien de toucher à cette institution, qui s’est maintenue jusqu’à nos jours dans sa forme primitive, et avec toute la simplicité orientale. C’est bien la justice la plus patriarcale qu’on puisse imaginer : pas de soldats ni de gendarmes, pas d’huissiers pour appeler les causes, pas d’avocats ni d’avoués pour représenter les parties ; les juges ou sindicos sont de simples laboureurs élus par des laboureurs. Tous les jeudis, à midi, la cort dos acequieros (la cour des eaux) se réunit en plein air devant le portail latéral de la Seu, ce qui fait qu’on l’appelle aussi quelquefois la cort de la Seu (la cour de la cathédrale). Nous n’eûmes garde de manquer l’audience, et avant midi nous étions au premier rang, mêlés à la foule des labradores. Les juges, représentant les acequias de la huerta, étaient à leur poste et siégeaient sur un simple canapé recouvert de velours d’Utrecht, appartenant au chapitre de la cathédrale, lequel est tenu de fournir les siéges. Il paraît que cette obligation remonte à l’époque où une mosquée occupait l’emplacement actuel de la cathédrale ; la mosquée a été détruite par les chrétiens, mais cette espèce de servitude s’est conservée. Le canapé compose tout le mobilier du tribunal : une table serait inutile, car l’usage du papier, des plumes et de l’encre est tout à fait inconnu à ces juges vraiment bibliques, qui nous rappelaient le roi saint Louis rendant la justice sous le chêne du bois de Vincennes.

La cloche du Micalet ayant sonné midi, la séance commença. Les premiers plaideurs qui se présentèrent étaient deux robustes paysans vêtus du costume national. Le plaignant exposa ses griefs en les appuyant des gestes les plus énergiques, auxquels son adversaire ne se fit pas faute de répondre avec une véhémence pour