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passent encore six années à continuer leur éducation, apprenant le grec, les langues d’Orient, la philosophie et la théologie. Alors ils sont ordonnés prêtres et prennent le titre de Père. À partir de ce moment, chacun d’eux, toujours dans un but commun, développe à sa guise ses facultés spéciales, ce qui ne l’empêche pas de remplir une des fonctions que lui désigne le chef de la communauté. Le dernier degré ecclésiastique est celui de vartabied, docteur. Ce grade est conféré en grande pompe, après des examens longs et difficiles.

Au rez-de-chaussée, nous trouvons l’imprimerie, vaste établissement toujours en activité ; c’est de là que partent, pour les verser dans toutes les contrées de l’Asie, de l’Inde et de l’Afrique, les traductions des livres les plus célèbres, grecs, latins, italiens, allemands, français, anglais et orientaux, toutes les œuvres saines et morales qui instruisent et perfectionnent l’esprit au lieu de le corrompre. La liste de ces travaux si importants serait impossible, tant elle est longue ; mentionnons seulement le curieux volume contenant une prière transcrite en vingt-quatre langues, merveille bibliographique que les étrangers achètent en souvenir de leur visite au couvent.

En traversant le Cortile, on arrive à la chapelle, qui est fort simple. Aux deux côtés de la porte, se trouve une inscription arménienne et latine, rappelant la visite qu’y fit en 1800 le pape Pie VII.

Il est fort intéressant, pour celui qui ne connaît pas l’Orient, d’assister ici à une cérémonie religieuse. Le jour de l’Assomption de la Vierge, par exemple, est une des fêtes où l’on juge le mieux dans son ensemble la pompe arménienne, car c’est particulièrement au service de la mère de Dieu que les Mekhitaristes sont consacrés, ainsi que l’indique leur devise : Fils adoptif de la Vierge, docteur de la Pénitence. Ce jour-là, l’archevêque, les diacres et les lévites sont revêtus de leurs costumes les plus beaux et célèbrent l’office divin, avec chants, parfums et processions. Les ornements d’étoffes précieuses, aux nuances les plus tendres, sont couverts de magnifiques broderies en perles fines, pierreries, or, argent et soie de couleur, représentant, en relief, des fleurs et des fruits d’un travail exquis et comme les femmes arméniennes sont seules capables d’en exécuter ; industrie antique et dont nous retrouvons la trace jusque dans Homère.

Les Mekhitaristes ont conservé, autant qu’il leur a été possible, le rite arménien et le célèbrent dans leur langue. Quoique le fond de la messe réponde à la messe latine, l’ordre des prières n’en est pas le même. Pendant l’office, les blanches vapeurs du benjoin séparent réellement le chœur et le grand prêtre du reste de l’église, qui est en contre-bas, et font apparaître comme sur un nuage le célébrant revêtu de la chape et de la tiare antiques. À certains moments du sacrifice, un rideau ferme le sanctuaire, pour cacher aux yeux les mystères sacrés. Des enfants chantent la messe sur un rhythme plein de caractère et d’originalité. Un jeune ténor exécute, sur une syllabe, une suite de traits en vocalise, nuancés par des quarts de ton que nos oreilles occidentales ne peuvent guère saisir et qui, à vrai dire, sont plus intentionnels que réels. Les autres choristes murmurent à la basse, tandis que le ténor continue son trait dans les régions de soprano suraigu. Ces chants, nasillards au premier abord, changent bientôt de caractère, dès que l’oreille s’y habitue. Alors cette musique mélancolique finit par plaire et reporte la pensée vers l’Orient, ce pays où la poésie n’est pas une fiction comme dans nos climats attristés. Les chants des derviches tourneurs à Constantinople ou des imam au Caire ont à peu près le même sentiment mélodique et sont en tout cas fort religieux.

Chaque jour les habitants de Saint-Lazare vont trois fois à l’église pour y faire la prière : le matin à cinq heures, puis à midi, et enfin à trois heures. Les musulmans ont choisi les mêmes heures pour se rendre à la mosquée.

À Venise la petite église Santa Croce degli Armeni, construite par Sansovino aux frais des Arméniens, est desservie par les Pères mekhitaristes. Suivant l’usage des ordres religieux constitués, celui-ci entretient à Rome, près le saint-siége, un procureur général et son secrétaire.

N’oublions pas, avant de quitter ces lieux, de visiter aussi le jardin tout garni d’épais berceaux de vigne qui recouvrent cette île féconde d’un dais pourpré de raisins. Il y a là un coin ombragé par de beaux oliviers où l’on jouit d’une admirable vue. L’horizon, fermé par la chaîne des Alpes couverte de neige, s’arrondit en vaste bassin d’azur où flottent quelques îles ; c’est Saint-Pierre du Château, Santa Helena, puis, plus à gauche, le jardin public, et, en avant, Venise avec ses clochers, ses dômes et ses palais roses.

Tout en me promenant, je vis passer sous les vignes un Père à barbe blanche qui jouait d’une flûte sauvage de la façon la plus originale et d’un air si occupé que je demandai au Padre Gregorio qui me faisait les honneurs du couvent, quel était cet artiste singulier.

« C’est le Père Aristaze, me répondit-il ; il est né comme moi à Constantinople ; sa tête s’est exaltée par le travail et la solitude, mais à part cela, sa santé est excellente. Dans sa jeunesse il s’occupait d’histoire et de traductions ; maintenant il ne pense qu’à la poésie sous toutes ses formes : peinture, musique et littérature. Il fabrique lui-même ses flûtes, avec des branches d’arbre, puis il va dans le jardin et reste là des journées entières à écouter les oiseaux et à les imiter. Il est peintre comme il est musicien, et remarquablement doué du sentiment de la forme et de la couleur… Venez, poursuivit-il, je vous montrerai ses travaux. »

Nous allâmes lui demander permission, et, malgré sa répugnance à faire voir ses œuvres, lorsqu’il sut que je m’occupais de peinture, il donna la clef de sa cellule, et nous y montâmes. Là, je vis un tas de papiers de toute espèce pliés et jetés sans soin les uns sur les autres. C’étaient des fleurs, des fruits et des oiseaux peints à l’aquarelle, d’après nature, avec une vérité merveil-