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ou que ma main s’y fût posée avec trop de violence, descendit brusquement jusqu’au nez en bec d’aigle de l’individu, qui le retint accroché comme une patère. La stupéfaction de l’Indien fut extrême, à en juger par le juron qu’il proféra avant d’avoir recouvré la lumière.

« Que Dieu soit avec toi ! lui dis-je dans l’idiome des enfants du soleil, pendant qu’il relevait son couvre-chef et me considérait avec un ébahissement mêlé de colère. J’arrive de Santa Rosa et je meurs de faim ; ne pourrais tu me procurer quelque chose à manger ?

Manancancha, manamounanicha[1] ! va-t’en au diable et laisse-moi tranquille ! » me répondit-il.

Je laissai passer philosophiquement ce flot de bile.

« Écoute-moi, dis-je ensuite au maître de poste, ta conversation avec ces mamacunas[2] — je désignais le groupe de commères — m’a appris que le général L… était en tournée dans le Collao et devait s’arrêter à la poste d’Aguas Calientes. Le général L… est de mes amis ; j’ai retouché jadis, à sa prière, un portrait de lui qu’il ne trouvait pas ressemblant et allongé de six pouces les épaulettes de son uniforme qui lui semblaient trop courtes. En outre, j’ai donné à son épouse la recette d’un opiat merveilleux pour se faire un teint blanc et rose, et j’ai appris à ses trois filles l’art difficile d’assortir les nuances de leur toilette, qu’elles ignoraient avant de me connaître. Comme tu vois, le général et sa famille sont mes obligés… »

Ici, je fis à dessein une légère pause pour donner à l’individu le temps de goûter mes paroles.

« Vrai, bien vrai, fit-il, tu es un ami de cette Excellence ?

— Si vrai, répliquai-je avec une gravité froide, que je compte attendre ici l’arrivée du général, non pour le congratuler de sa nouvelle dignité ou t’aider de mes conseils au sujet de l’ovation que tu lui prépares, mais pour prier ce digne ami de te faire épousseter le dos avec une rêne tressée par un soldat de son escorte, afin de t’enseigner la civilité puérile et honnête que tu ignores, et les lois de l’hospitalité que tu méconnais.

Lac de Sisascocha et Huilcacocha.

— Non, tayta, non, taytachay[3], tu ne feras pas battre un pauvre pongo[4] qui ne t’a jamais fait de mal. »

Dans sa frayeur des coups de rêne, l’homme descendait volontairement de la dignité de maître de poste à la

  1. Il n’y en a pas. — Je ne veux pas. — Ces deux phrases doivent être expliquées. Dans un voyage au milieu des Cordillères, quand, pour s’éviter de souffrir la faim, on demande à un Indien à lui acheter un mouton de son troupeau, son invariable réponse est : Manacancha, il n’y en a pas. Naturellement, pour démentir son assertion, on lui montre les deux ou trois cents moutons épars autour de lui. Il répond alors : Manamounanicha, je ne veux pas. Ce sont les seules paroles qu’on parvienne à lui arracher. En pareille occurrence le seul parti à prendre, pour sortir d’embarras. c’est de faire choisir par le mozo ou muletier dont on est accompagné un mouton gras et bien en point, de le faire égorger et dépouiller sur place, sans s’arrêter aux récriminations du propriétaire, qui, contraint de céder à la force, pleure, sanglote et se livre à une douleur exagérée. Quand le mouton est démembré, on le paye quatre réaux (prix habituel) à l’individu à qui on abandonne généreusement la tête, les pieds et les intestins de la bête pour s’en faire un chupé. En un clin d’œil il passe de la douleur la plus amère à la joie la plus vive ; il remercie cent fois le voyageur, vient lui baiser la main ou l’éloffe de son poncho, le gratifie d’épithètes caressantes ou louangeuses, et finit en lui souhaitant toutes sortes de biens. Si quelques voyageurs probes et consciencieux s’empressent de payer au berger le mouton qu’ils emportent, il en est d’autres, et c’est le plus grand nombre, qui se contentent de le prendre et poussent le libéralisme jusqu’à rouer de coups le propriétaire de l’animal.
  2. Mama, mère. Cuna, article pluriel des deux genres. Ce nom de mama est généralement donné aux Indiennes d’un certain âge.
  3. Taya, père. — Taytachay, cher petit père.
  4. Dans les grandes villes, les pongos sont des Indiens du bas peuple, qui louent leurs services à raison de quinze francs par mois. On les emploie dans les maisons à charrier l’eau et le bois, à balayer les cours, à ouvrir et à fermer la porte d’entrée, derrière laquelle ils dorment accroupis. Leur nom de ponqos vient de puncu, porte, par corruption pongo. Ce sont les portiers du pays.