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rons[1] dont elles sont souvent accompagnées. J’ignore les bénéfices que le magister en question retire de son petit commerce, mais sa sinécure scolastique lui vaut quinze cents francs par an.

Ces détails me furent donnés par le curé de la localité, entre un coup de chapeau et une cigarette que nous échangeâmes civilement devant l’église où je m’étais arrêté en feignant d’admirer des sculptures qui n’existaient pas. J’espérais, par cette innocente supercherie, me rendre agréable au pasteur et conquérir ses bonnes grâces. Un instant je me flattai d’avoir réussi. Non-seulement il m’entretint de ses affaires personnelles, mais il me raconta celles de ses administrés et appuya particulièrement sur celles du maître d’école qu’il qualifiait de povreton ou de pauvre d’esprit. Sans m’embarrasser des motifs que pouvait avoir le curé d’en vouloir au magister d’Ayaviri, je me montrai charmé de l’excès de confiance qu’il me témoignait à première vue, et, pour lui témoigner à mon tour une confiance entière, je lui avouai que je tombais d’inanition, n’ayant mangé la journée que la moitié d’un fromage mou, acheté dans une tanière à berger que nous avions trouvée en route. Je m’attendais à une réponse gracieuse de la part du saint homme, à une invitation à goûter, à souper, à une réfection quelconque ; mais mon attente fut déçue. Après une conversation d’une demi-heure, il se contenta de me saluer poliment, et reprit à pas lents le chemin de son presbytère. Ce charitable prêtre, dont je demandai le nom aux Indiens de la poste, s’appelait don Calixto Miranda. Puisse son nom, intercalé en italique dans mon humble prose, passer à la postérité !

Le curé Miranda.

Le lendemain à huit heures, nous étions déjà loin d’Ayaviri, quand je me rappelai que ce pueblo ou cette bourgade, comme on voudra l’appeler, avait joué un certain rôle dans les annales du Pérou par les rébellions successives de ses naturels contre les empereurs Lloque Yupanqui et Mayta Capac, qui vivaient au douzième siècle. En 1780, Tupac Amuru, cacique de la descendance de ces empereurs, avait fait appel au patriotisme des habitants d’Ayaviri pour l’aider à secouer le joug des vice-rois, tentative de liberté qu’il avait expiée par un supplice atroce. Écartelé à Cuzco, son tronc avait été brûlé sur les hauteurs de cette ville et chacun de ses membres envoyé aux bourgades qu’il avait soulevées. Santa Rosa, voisine d’Ayaviri, avait eu pour sa part une des jambes du malheureux cacique. Quatre ans après la bataille d’Ayacucho et l’extinction du parti royaliste, le général Simon Bolivar, sur la prière de son ami A. de Humboldt, ayant fait exécuter par Lloyd et Falmarc un nivellement géodésique sur une ligne de trente myriamètres, Ayaviri avait été une des neuf cent soixante stations divisoires de cette ligne. Tant d’illustres antécédents valaient bien à Ayaviri quelques mots au crayon sur mon livre de notes ; mais moitié par paresse et moitié par rancune contre le curé Miranda, je laissai le livre susdit au fond de mes sacoches, jugeant inutile de consacrer une notice, si courte qu’elle fût, au pueblo dont le régulateur spirituel pratiquait si mal l’hospitalité.

Au sortir d’Ayaviri, les terrains prennent du mouvement, comme disent les peintres ; les collines se rapprochent, se soudent par leur base sur quelques points, s’apglomèrent sur d’autres, et vont ondulant du nord-ouest au sud-est. S’il était donné de les considérer à vol d’oiseau, ces protubérances du sol offriraient l’aspect d’une mer aux vagues figées. Le pays, totalement dépourvu de végétation, n’est animé de loin en loin que par des troupeaux de bœufs, de moutons, de lamas et d’alpagas, qui errent et paissent à l’aventure. Une pascana ou hutte de berger, avec son toit de chaume et sa porte si basse qu’on n’y peut entrer qu’à genoux, s’offre parfois à vos regards ; mais le cas est rare. En passant, vous cherchez des yeux l’habitant de cet antre troglodytique afin d’échanger avec lui un bonjour amical et de lui acheter un fromage. Il est absent. Tandis que vous déplorez ce contre-temps, les sons d’une flûte se font entendre au-dessus de vous. Vous levez la tête et vous découvrez debout sur un rocher le pasteur jouant de la flûte. À ce moment, avec de l’imagination et pour peu qu’un animal à cornes paisse au bas du rocher, vous vous représentez Argus et la vache Io. Mercurius septem mulcet arundinibus, répétez-vous avec Virgile. Puis ce tribut payé à l’églogue, vous interpellez le berger pour qu’il ait à interrompre sa mélodie et à vous vendre un de ces fromages qu’il confectionne à ses moments perdus. Il semble

  1. Coscorron, genre de coup de poing que les maîtres d’école péruviens administrent à leurs élèves, au lieu de la férule qu’infligent nos magisters. Si nous disons genre, c’est que dans le coscorron, le poing de l’individu, au lieu d’être fermé comme dans le puñetazo ou coup de poing vulgaire, laisse passer le doigt medius replié sur lui-même de façon à présenter une certaine saillie. En outre le coscorron se donne sur la tête de l’élève et jamais ailleurs, non pas perpendiculairement ou horizontalement, mais obliquement et de façon à produire sur la boîte osseuse du sujet une contusion suivie d’ecchymose. Comme ces détails ont trait à l’enfance, les pères de famille en excuseront la longueur.