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un remède pour les hommes. N’as-tu rien de mieux à me proposer ?

— Absolument rien, dis-je.

— En ce cas, j’ai un remède qui vaut mieux que le tien.

— Applique-le donc, » ripostai-je à l’individu en lui tournant le dos et le laissant auprès du malade, dont l’état n’avait rien d’alarmant.

Un instant après et comme j’étais en train de me faire un lit avec les pellons de ma selle, je vis rentrer l’Indien muni d’un plat de terre qu’il plaça sur le feu et dans lequel il mit à fondre un morceau de suif ou de graisse, des feuilles de coca pulvérisées et une pincée de cendre du foyer ; il remua le tout avec un morceau de bois, puis lorsque sa mixture lui parut cuite à point, il la versa dans une sébile qu’il remplit de chicha.

« Que tripotes-tu là ? lui demandai-je.

— C’est mon remède, me répondit-il gravement.

— Diable ! et comment l’appliques-tu, ton remède ?

— Je vais en donner la moitié à boire au malade et je lui laverai le visage avec l’autre moitié.

— Va, mon garçon, dis-je à l’homme, et puisse ton remède opérer le plus tôt possible. » Là-dessus, je me couchai et m’endormis en murmurant les paroles du Christ : « Pardonnez-leur, mon Père, car ils ne savent ce qu’ils font. »

Un malade et son médecin.

Le lendemain, je m’informai à l’Indien de l’état du maître de poste : « Il va mieux, » me répondit il. Comme dans mon opinion ce mieux ne pouvait résulter de l’application du remède que j’avais vu préparer la veille, je pensai

que Dieu avait exaucé la prière que j’avais faite avant de m’endormir, et je m’éloignai de la poste de Pucara en glorifiant le nom de l’Éternel et en chantant ses louanges.

Pendant une heure, nous côtoyâmes la rivière. Rien de frais et de gracieux comme ces torrents andéens en temps de sécheresse. Tantôt, leur nappe s’étale sur un sable blanc ou doré, tantôt elle se heurte avec un doux murmure contre des cailloux polis, et semble se plaindre alors à la façon des tourterelles de l’obstacle malencontreux qui entrave son cours. Chaque nuage qui passe s’y mire un instant et y jette un peu d’ombre ; le soleil y brise ses flèches d’or, la lune y éparpille ses rayons d’argent, les urubus et les condors viennent y faire leur toilette. À ces ruisseaux il ne manque en vérité, pour être parfaits dans leur genre, qu’un revêtement d’herbe fine et douce et quelques touffes de saule pour cacher une Galathée. Malheureusement rien n’est parfait en ce monde, et les êtres comme les choses ont un côté défectueux ou incomplet par où la mort et la destruction les atteignent. Le talon du divin Achille et la lance du beau Pâris sont peut-être des mythes cosmogoniques.

Ces charmants ruisseaux, qu’on pourrait croire inoffensifs sur la foi de nos phrases, sont sujets à des accès d’humeur qui donnent raison au proverbe : « Il n’est pire eau que l’eau qui dort. » On les voit passer subitement du calme le plus profond à l’agitation la plus folle, sortir grondant et furieux du lit que leur a creusé la nature et s’épandre à travers la plaine, roulant dans leurs flots des pierres énormes, entraînant pêle-mêle les troupeaux, les pasteurs, les ponts de pierre et les chaumières en torchis qu’ils rencontrent sur leur passage. Ces crues redoutables sont occasionnées par la fonte subite des neiges sporadiques de la Sierra. Leur durée varie de dix-huit à vingt-quatre heures. Elles ont lieu vers le milieu de la nuit et le commencement du jour, plutôt qu’à l’heure où le soleil est élevé sur l’horizon[1].

À deux lieues de Pucara, nous assistâmes, mais de trop loin pour en apprécier les détails, à un de ces cacharparis ou fêtes d’adieux, si fréquents dans la Sierra, entre Indiens du même pueblo, qui se séparent pour quelque temps. Ces adieux navreraient le cœur si l’on ne savait que dans la composition chimique des larmes qui les accompagnent il entre beaucoup plus de chicha et d’eau-de-vie que de mucus, de sel, de soude et de phosphate de chaux. Pour ceux qui partent comme pour ceux qui restent, ces prétendus adieux ne sont qu’un prétexte à orgie. Selon la teneur d’un programme tracé depuis des siècles et continué de génération en génération, les voyageurs quittent leur village, en compagnie de parents et d’amis des deux sexes, munis de provisions solides et liquides. À un endroit officiellement désigné, on fait halte, on s’assied en rond, on mange et on boit, on boit beaucoup plus qu’on ne mange, puis à l’issue du goûter on danse un zapateo au son de la flûte et de la guitare. Quand

  1. Plusieurs fois nous avons été témoin d’inondations de ce genre, en dehors de la grande fonte annuelle des neiges dans la Cordillère (décembre-janvier). La rivière que nous avions laissée le soir dans un calme profond avait crû subitement pendant la nuit et le lendemain couvrait la campagne. Or, comme ces crues anomales étaient précédées ou suivies de tremblements de terre, lesquels se produisent généralement dans la soirée et vers la fin de la nuit plutôt qu’au milieu du jour, nous en avons conclu à tort ou à raison que cette fonte partielle des neiges de la Sierra était occasionnée par la chaleur que les phénomènes volcaniques déterminaient tout à coup dans les couches minérales qui forment comme le soubassement de la chaîne des Andes.