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réunion de cahutes construites avec des éclats de pierre juxtaposés et cimentés avec de la boue. Sur les huit cahutes que compte cette localité, une seule était ouverte ; nous nous arrêtâmes devant son seuil, que Ñor Medina voulut être seul à franchir, sous prétexte que l’apparition d’un Hueracocha[1] de ma sorte pouvait frapper de terreur les habitants de ce logis et nous ravir infailliblement le peu de chance que nous avions d’y trouver à déjeuner. Je le laissai faire. Un murmure de voix accueillit son entrée. Comme je prêtais l’oreille à ce bruit, qui me semblait de fâcheux présage, deux cris retentirent. À leur timbre aigu, je reconnus des voix de femmes. Oubliant la recommandation qui m’avait été faite, je sautai à bas de ma mule et pénétrai dans le logis. Deux femmes s’y trouvaient en effet. L’une déjà vieille, l’autre jeune encore. La vieille, effarée et tremblante, refermait à la hâte un sac bourré d’objets quelconques, tandis que la jeune, les bras étendus et les prunelles enflammées, semblait dire à Ñor Medina : Tu n’iras pas plus loin.

« De quoi s’agit-il ? demandai-je à celui-ci.

— Il s’agit, me répondit-il en quechua, afin d’être compris par les maîtresses du logis, d’obliger les deux femelles endiablées que voici à nous donner quelque chose à manger, et pour y parvenir, je ne vois rien de mieux que de leur chatouiller les épaules avec mon laso.

— Misérable, ose toucher à ces deux femmes ! exclamai-je en faisant un pas au-devant de l’arriero et lui montrant mes poings fermés et menaçants.

— Ne voyez-vous donc pas que je plaisante, me répliqua-t-il en espagnol, que les deux Indiennes ne pouvaient comprendre. En fait de femmes, je sais bien qu’un homme comme il faut ne doit jamais battre que la sienne, et ce que j’en dis, c’est simplement pour effrayer ces deux commères et nous les rendre favorables. — Déjà nos tigresses ont rentré leurs griffes : voyez plutôt. »

Une belle-mère et sa bru.

Je regardai. La vieille, en effet, s’était accoudée sur son sac dans une posture de cariatide, et les bras de la jeune étaient retombés le long de son corps, tandis que l’expression de son regard s’adoucissait sensiblement. « Ô loi souveraine des étrivières ! murmurai-je à part moi, dura lex, sed lex ; voilà que deux femmes qui semblaient sur le point de nous sauter aux yeux, comme des chattes en furie, nous regardent maintenant d’un air affable et presque souriant. La raison du plus fort serait-elle donc la meilleure, comme l’a dit Jean de la Fontaine ? »

En voyant l’heureux résultat de sa comédie, Ñor Medina s’était avancé vers la vieille Indienne et dénouant le sac qu’elle avait refermé, en avait retiré successivement une épaule de mouton fumé, des oignons, des piments secs et quelques poignées de chuño ou patates gelées[2], que la brave femme avait tenté de dérober à notre vue. Maintenant que le pot aux roses était découvert, toute feinte était inutile, et la menace du laso rendait la résistance à peu près impossible. Les deux femmes n’essayèrent donc plus de feindre ou de résister. Elles se sentaient dominées par la situation et s’exécutèrent avec une certaine grâce. L’une s’agenouilla devant le foyer et raviva les braises, tandis que l’autre emplissait d’eau une marmite en terre et y jetait pêle-mêle les divers ingrédients dont se compose un chupé péruvien. Au sentiment de répulsion qu’à notre aspect avaient éprouvé les deux serranas succéda bientôt une touchante

  1. C’est le nom, disent les chroniqueurs, que donnèrent autrefois les Indiens du Pérou aux conquérants espagnols, qu’ils croyaient sortis de la mer, ainsi que leurs vaisseaux. Huera dans l’idiome quechua, signifie écume, et cocha ou atun-cocha le grand lac. Cette expression, détournée de son sens primitif, est aujourd’hui un titre de noblesse décerné au premier venu et équivalant au caballero de la langue espagnole.
  2. Pommes de terre légèrement écrasèes et exposées pendant quelques nuits à la gelée. On les fait bouillir avec du fromage. C’est le mets favori des habitants de la Sierra.