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ment, soit en l’attirant au fond de son gosier par un remou perfide ; mais le petit fruit qui savait son métier, pivotait sur lui-même ou disparaissait chaque fois qu’une bouche avide l’approchait de trop près. Après de vains efforts et l’absorption volontaire ou forcée de copieuses gorgées, l’amateur rebuté du jeu passait le verre à son voisin, qui recommençait sans plus de succès la même manœuvre. Ce joli passe-temps, appelé la pêche à la fraise, et dont un évêque, Melchior de la Nava, qui vivait à Cuzco au commencement du dix-huitième siècle, fut, dit-on, l’inventeur, n’est pour les Péruviens de la Sierra qu’un honnête prétexte à boire. Les pêcheurs pauvres pêchent à la fraise dans un grand verre de chica, cette bière locale ; les riches font un mélange hétérogène et dispendieux de liqueurs fines et de vins étrangers. Les moyens, comme on voit, peuvent différer, mais le résultat est toujours le même. L’ivresse est le port où viennent fatalement aboutir ces pêcheurs de fraises.

Quand passa devant moi le grand vidrecome, il me fallut, bon gré malgré, y tremper mes lèvres et feindre de poursuivre le fruit mobile ; mais j’eus soin de tenir mes dents assez serrrées pourqu’aucune goutte du liquide où tant de bouches indigènes avaient barboté ne passât par ma gorge. Ce divertissement local dura jusqu’à parfait épuisement de la liqueur. Alors la fraise, restée à sec au fond du verre, fut mangée par un des buveurs.

Le lendemain de la Saint-Firmin.

Sous le coup de la boisson traîtresse qui fermenta bientôt dans leurs cerveaux, tous les convives se levèrent. Les guitares firent entendre un razgo triomphant. Les femmes donnèrent du tour aux volants fripés de leur robe, les hommes déployèrent leurs mouchoir, la zamacueca appela les danseurs. Un couple renommé pour l’agilité de ses mouvements et désigné à l’unanimité par la galerie, ouvrit le bal par un de ces pas de caractère que les Espagnols appellent simplement troche y moche, mais devant lequel un sergent de ville parisien blasé sur le menuet des Courtilles se fût voilé pudiquement la face de son tricorne. Au verre dont la


    trées, comme nos horticulteurs le croient encore aujourd’hui, mais a été importée d’Espagne vers la fin du dix-septième siècle, ainsi que quelques plantes que les botanistes qualifient de Chilensis et de Peruvianus, sans se douter qu’elles viennent d’Europe : tels sont la scylla, vulgairement appelée Jacynthe du Pérou, les poncratium ringens et latifolium, le crinum urceolatum, les amarillis aarea et flammea, primitivement sortis des Açores et des Philippines et naturalisés en Europe par les Portugais. Des plants de la variété de fraise reniformis, pris à la Mocha ou Conception, sur la côte du Chili, par le capitaine Frézier, à qui on doit une relation de voyage dans ces contrées, furent apportés par lui en France en 1712. — Comme le lecteur pourrait s’étonner de voir des fraises au milieu des neiges du Collao, nous ajouterons que, deux fois par semaine, des convois d’ânes et de mules approvisionnent de fruits d’Europe et de fruits des tropiques les marches des principales villes de la Sierra.