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irisations du col des colombes. Les collines de l’est bleuissaient à vue d’œil et s’enveloppaient aux approches du soir d’un voile de gaze, tandis que celles de l’ouest, teintées d’ocre et de bitume, se détachaient avec une vigueur surprenante sur le fond de pourpre du ciel. Au moment où le soleil disparaissait, une ligne opaque et dentelée barra l’horizon devant nous. Nous touchions au terme de notre course. Cette ligne, c’étaient les maisons de Lampa. Nous poussâmes résolument nos bêtes ; après une demi-heure de marche, nous traversions le pont de pierre à trois arches jeté sur la rivière de Lampa.

Ce pont date d’une quinzaine d’années. Il fut construit en remplacement de l’ancien pont de Minbres dont l’invention est attribuée aux Incas. Le chef actuel de l’État, trouvant qu’une escarpolette en osier rappelait trop indiscrètement le passé barbare de la province, le fit décrocher et voulut qu’on le remplaçât par un pont de pierre. Ce progrès évident s’accomplit en très peu de temps, grâce à une contribution extraordinaire de cinq mille piastres (vingt-cinq mille francs), que les Lampenos, jaloux d’illustrer leur rivière et de plaire à leur président, s’imposèrent héroïquement.

Le pont franchi, je ne vis autour de moi que des maisons basses, groupées sans le moindre parallélisme. Une pulperia, boutique d’épicier-liquoriste, de l’aspect le plus délabré et éclairée par un suif collé contre la muraille, projetait sur leurs mornes façades une clarté livide. Je frissonnai de la tête aux pieds, sans savoir pourquoi. À l’obscurité déjà complète, se joignait un silence profond ; La bourgade paraissait veuve d’habitants. Cependant, à mesure que nous avancions, je distinguais quelques passants rasant les murailles comme des ombres. Çà et là, un rayon lumineux brillait à travers les fentes des volets. C’était peu ; mais c’était toujours quelque chose, et je me sentis renaître à l’espoir. Enfin, nous débouchâmes sur une assez grande place, où j’entrevis des maisons d’une construction rassurante. La lourde masse d’une église avec ses clochers carrés dominait leurs toitures. Des boutiques peu éclairées, mais encore ouvertes, m’annonçaient le centre commercial de la localité, qui compte environ deux mille trois cents âmes. Comme nous passions près d’une de ces tiendas de commerce, dont le propriétaire s’occupait à rentrer des piles d’assiettes, de saladiers et d’urnes de forme suspecte, étalées devant sa porte, j’arrêtai ma monture, pour prier cet industriel de m’indiquer la demeure d’un certain señor Firmin de Varay Pancorbo, négociant en rouenneries, pour lequel j’avais une lettre de recommandation. Il me montra au fond de la place une maison à balcon en bois, dont les fenêtres brillantes de clarté contrastaient vivement avec les ténèbres des demeures voisines.

Marchand de faïence, à Lampa.

« Vous trouverez tout le monde en joie, » me dit-il. Je remerciai ce marchand de faïence, sans songer à lui demander l’explication de ses paroles. En arrivant devant la maison indiquée, un bruit de voix et de rires frappa mon oreille. Nous mîmes pied à terre. La porte nous fut ouverte par un pongo, que j’envoyai prévenir son maître de mon arrivée. Un instant après, l’escalier en bois du logis craquait sous des pas empressés et un homme se précipitait plutôt qu’il ne venait à ma rencontre. « Je suis don Firmin, me cria-t-il en m’apercevant, et vous, señor, qui êtes-vous et que souhaitez-vous de moi ? » À la singularité de cet accueil, non moins qu’au teint cramoisi du négociant en rouenneries, je jugeai qu’il avait fêté la dive bouteille ; mais comme sa brusquerie me paraissait, jusqu’à certain point, bienveillante, je ne m’en formalisai pas, et tirant de mon portefeuille une lettre de quelques lignes qui me recommandait à l’individu, je lui présentai d’un air souriant.

« Soyez le bienvenu, me dit-il, après avoir lu, ma maison est à votre disposition pour tout le temps qu’il vous plaira d’y demeurer. Je suis célibataire. C’est aujourd’hui la Saint-Firmin, et j’ai réuni à cette occasion quelques négociants de mes amis et des femmes d’humeur charmante. Vous nous aiderez à célébrer la fête de mon bienheureux patron. »

Sans attendre que je le remerciasse, le négociant prit mon bras et m’entraîna dans l’escalier. Arrivé sur le carré, il ouvrit une porte et m’introduisit dans une grande pièce assez peu meublée, mais illuminée à giorno, où j’aperçus une quinzaine de personnes des deux sexes assises autour d’une table. La nappe souillée, les mets au pillage, les bouteilles vides ou renversées indiquaient ce moment précis d’un festin péruvien où la faim des convives est complétement assouvie, mais où leur soif commence seulement à s’éveiller.

En me voyant paraître au bras de l’amphitryon, hommes et femmes poussèrent un hourra collectif, que les passants, s’il s’en trouvait, durent entendre à l’extrémité de la ville ; puis, cet accès d’enthousiasme calmé, chacun se serra contre son voisin pour me faire place. Je m’as-