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j’attendrais fort bien qu’il s’éveillât de lui-même, surtout si, pour charmer les ennuis de l’attente, ma digne introductrice me donnait quelque chose à manger.

À peine avais-je lâché cette phrase, que le curé, qui ne dormait pas comme la bonne femme l’avait cru, m’entendit à travers la cloison, circonstance qui dénotait chez lui une finesse d’ouïe singulière.

Avec qui parles-tu donc là, Véronique ? demanda-t-il en quechua à mon interlocutrice.

— Avec un Huéracocha à peau blanche, qui dit avoir affaire à toi, mon frère, et qui me demande à manger…

— Car il tombe d’inanition, ajoutai-je en élevant la voix et me servant à dessin de l’idiome employé par mes hôtes.

— Eh ! ma sœur, vite à la besogne, répliqua le curé ; tue un cochon d’Inde, brouille quelques œufs, fais une omelette ; entends-tu que ce pauvre voyageur te dit qu’il a faim. Et vous, monsieur, reprit-il en s’adressant à moi, prenez la peine de passer par ici, nous pourrons causer plus à l’aise.

Je laissai dame Véronique à ses préparatifs culinaires pour me rendre à l’invitation du curé. Quand j’eus poussé la porte qui établissait une communication entre les deux pièces je me trouvai dans une chambre une chambre assez grande, mais à plafond bas. Une pierre de Verenguela, transparente comme le verre et taillée carrément, était enchâssée dans les solives de la toiture et éclairait cette pièce à la façon d’un atelier de peintre.

Le curé était assis sur un de ces cubes en maçonnerie, qui, chez les gens du peuple, servent de siége, de table et de lit. Des toisons empilées et recouvertes de mantes de laine grossière atténuaient la dureté de cette couche. Le pasteur égrenait un rosaire qu’il suspendit à un clou quand j’entrai. Puis, comme je m’approchai de lui, il étendit vers moi, par un geste assez certain, ses deux mains qui parurent chercher les miennes.

« Aidez-moi, cher monsieur, me dit-il avec un accent d’une douceur singulière, je vous sais là mais sans pouvoir dire au juste où vous êtes ; depuis quatre ans, Dieu m’a retiré la clarté du ciel et je ne vois plus les choses d’ici-bas que par la pensée. »

Je pris vivement les mains du vieillard qui m’attira près de lui et me fit asseoir sur son lit. J’étais si troublé par l’annonce d’une infirmité à laquelle je ne m’attendais pas, que je ne trouvai ni une consolation banale, ni un mot de politesse à adresser au vénérable prêtre. Pendant que je l’examinais à la dérobée, il caressait mes mains avec une expansion toute juvénile, palpait l’étoffe de mes vêtements et semblait se livrer à une appréciation physiologique dont je ne pouvais comprendre le but.

Un prêtre selon l’Évangile.

« Vous n’êtes pas de ce pays, me dit-il enfin, vous n’avez ni le son de voix, ni l’extérieur de mes compatriotes ; dites-moi, cher monsieur, d’où vous venez et où vous allez et quel vent du Seigneur vous a poussé vers ma pauvre demeure ?

— Bien volontiers, lui répondis-je ; je suis parti d’Islay la semaine dernière et je vais au Brésil, où je compte être rendu avant trois mois. Quant au motif qui m’a conduit chez vous, il est des plus simples. Un jour, il y aura bientôt cinq ans de cela, comme je visitais en amateur le musée de Lima, j’aperçus dans un coin de la salle où se trouve l’arbre généalogique des Incas, un portrait du curé de Macusani, don Juan Pablo Cabrera. Ce portrait à l’huile, fait par un artiste du pays, me parut médiocre comme peinture et mon attention s’en fût promptement détournée, sans la biographie de l’original que je lus dans la légende placée à un des angles de la, toile. Ce récit d’une vie laborieuse et sainte m’émut si vivement, que je me promis de ne pas quitter l’Amérique sans avoir connu l’homme vénérable dont ce portrait était l’image ; et c’est pour accomplir cette promesse, mon révérend père, qu’au lieu de suivre la route des Andes pour me rendre à Cuzco, j’ai pris celle de Lampa, à peu près certain que j’étais de trouver dans le village de Cabana celui que je désirais voir et que j’aimais depuis longtemps sans le connaître.

— Vous avez fait cela pour moi ! exclama le pauvre prêtre en portant mes mains à ses lèvres avec une telle vivacité, que je ne pus empêcher cet élan d’une gratitude profonde et d’une humilité magnifique. — Ah ! monsieur, ah ! mon enfant, car je devine à votre voix que vous êtes jeune, Dieu vous bénira, puisque vous vous êtes souvenu de ceux qui souffrent et qu’on oublie… »

Un silence plein de pensées régna quelques minutes entre nous deux.

« L’Europe est une noble terre et ses fils sont de nobles cœurs, me dit enfin le curé, comme s’il répondait à une méditation antérieure. C’est de l’Europe que sont venues toutes les grandes idées qu’on a tenté de naturaliser chez nous. Si ces idées n’ont rien produit, si le bon grain s’est desséché en terre ou n’a donné qu’un chaume sans épi, c’est que nos cœurs et nos intelligences n’étaient pas préparés pour le recevoir. Au temps où j’ha-