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arrondissait, à quinze lieues de là, son immense vasque, et si quelque montagne se fût trouvée par hasard devant nous, debout à son sommet, nous eussions découvert la lagune sacrée, les treize îles disséminées sur sa surface et les quatorze rivières qui lui tributent leurs eaux. Dans l’impossibilité de récréer mes yeux par le spectacle de cette mer alpestre, tantôt endormie, tantôt furieuse, et qui domine de près de douze mille huit cents pieds le niveau de deux océans, j’évoquai jour par jour, pour me distraire, l’heureuse époque où, l’esprit débarrassé de tous soucis, je vagabondais sur ses plages, cherchant à surprendre dans leurs jeux aquatiques, mais sans jamais les découvrir, l’araignée verte, le tourniquet et le triton barbu, dont parle le P. Valera dans son Histoire naturelle du Pérou. Vainement aussi j’écartais les joncs et les roseaux pour y trouver le polygonium amphibium, qu’y vit fleurir le même père. Rebuté par mes recherches infructueuses, je m’arrêtais alors pour grignoter quelque biscuit ou faire des ricochets avec les cailloux blancs et noirs du rivage. Hélas ! que le passé semble terne et mélancolique, lorsqu’on le considère à la clarté de la lampe du souvenir !

Au moment de quitter pour toujours ces hautes régions sur lesquelles tant de savants de cabinet ont écrit ou disserté, sans les avoir jamais vues, je me sentais m’y rattacher par tous les liens de l’habitude et de la sympathie. J’aurais voulu pouvoir emporter dans ma main, comme Karl le Grand son globe, cette contrée historique, dont l’antique civilisation de l’Inde, en marche à travers le monde, avait fait jadis un de ses foyers ! Avec quelle ferveur d’ethnographe et quel enthousiasme d’archéologue je l’eusse déposée dans un musée d’Europe, à l’abri d’un volet vitré, afin que nos savants, en l’étudiant de près, pussent s’entendre une fois pour toutes sur son origine et ses développements successifs ! Par malheur la chose était impossible.

Ces souvenirs du passé m’absorbèrent si complétement pendant quelques heures, que je ne sentis ni la faim, qui faisait courir de tumultueux borborygmes dans mes entrailles, ni le froid, qu’une brise déliée comme une pointe d’aiguille apportait des Andes neigeuses du Crucero à mesure que le soleil déclinait derrière nous. Je ne remarquai pas non plus qu’à l’extrémité de la puna que nous traversions, se dessinaient comme des points blancs et bruns les maisons de deux villages placés en regard et séparés par la largeur de la rivière de Compuerta. Il ne fallut rien moins qu’une exclamation de Ñor Medina, l’annonce que nous touchions au terme de notre course, pour m’arracher à ma préoccupation et jeter bas l’échafaudage d’hypothèses que j’étais en train d’élever.

À peine eus-je su que les deux villages en vue étaient ceux de Cabana et de Cabanilla, que mon estomac revendiqua ses droits trop longtemps méconnus.

« J’ai une faim du diable ! exclamai-je.

— Moi, un appétit d’enfer ! me répondit Ñor Medina.

— Si nous piquions un peu pour arriver plus vite ajoutai-je.

— Bah ! nous arriverons tout jours assez tôt, » me répliqua mon guide, qui comme tout arriero loueur de mules craignait de fatiguer ses bêtes.

Un moment après nous entrions dans le village de Cabana, laissant à notre droite celui de Cabanilla, qu’un pont de trois arches grossièrement construit, mais construit en grès trachytique, rattache à son voisin comme par un trait d’union placé sur la rivière.

Cabana, que les faiseurs de statistique péruviens, par une modestie de bon goût assez rare chez eux, ont mentionné simplement dans leurs petits recueils, sans attacher à son nom une flamboyante épithète, n’est ni une capitale illustre, ni une cité méritante, ni une bourgade héroïque ! C’est un groupe de maisonnettes construites avec des éclats de pierre et de la boue, couvertes en ichu, ce chaume rigide des Cordillères, et dont l’ensemble offre la figure d’un Z. Le milieu du jambage de cette lettre forme, en s’évidant, une manière de petite place occupée par l’église, humble bâtiment bâti en torchis et surmonté d’un clocheton carré dont la toiture en saillie, supportée par des perches que le temps a tordues, est retroussée comme un toit de pagode. Sur ce clocheton, qu’éclairait en ce moment un rayon de soleil couchant, une douzaine d’urubus noirs[1], véritables croque-morts emplumés, étaient alignés dans l’immobilité de pose qui caractérise cet oiseau coprophage.

Les hennissements de nos mules qui avaient flairé l’écurie, et les jurons sonores par lesquels Ñor Médina crut devoir annoncer notre entrée, n’attirèrent personne sur le seuil des maisons. Le morne village paraissait enchanté ou dépeuplé par une peste. À l’observation que j’en fis à mon guide, il répondit que les habitants de la localité étaient probablement allés explorer les que bradas, les rivières et les ruisseaux des alentours, pour se procurer quelques pepitas ou quelques morceaux de minerai d’argent, avec lesquels ils acquittent leurs redevances.

« Mais l’abolition du tribut a été décrétée, objectai-je à l’homme, et, conséquemment, l’Indien n’a plus rien à payer à l’État.

Cabal ! me répondit-il ; mais si l’Indien n’a plus de tribut à payer à l’État, il a toujours ses petits comptes à régler avec le sous-préfet de la province, le gobernador et l’alcade. Je ne dis rien du seigneur évêque, du curé, du vicaire et des moines de nos couvents, saintes gens qui ne tiennent pas à l’argent et se contentent de prélever une dîme sur les récoltes de pommes de terre, de chuño, d’avoine ou de quinua que peut faire l’Indien. Souvent ce dernier n’a pas de récolte ; mais alors sa femme a une quenouille ; elle file et remet au diezmero[2] quelques pelotons de laine de lama, qui sont toujours reçus avec plaisir. À défaut de laine elle a des cochons d’Inde, une poule, des œufs, un pain de suif, que sais-je ! Elle en fait cadeau, et les petits cadeaux entretiennent l’amitié. Nos Indiens le savent si bien, que tout en rechignant un peu, ils ne manquent pas de s’exécuter,

  1. Perenoptère urubu.
  2. Individu chargé de recueillir les dîmes.