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écuelle de bois qu’ils tendirent à l’hôtesse, que celle-ci remplit jusqu’aux bords d’élagua fumante.

Alors commença une pantomime assez amusante, et dont se fût inspiré volontiers Pierrot-Debureau. Chaque Indien, en recevant son écuelle pleine, la plaça en équilibre sur la pointe de ses cinq doigts, et, lui imprimant un mouvement giratoire, commença de laper la portion de bouillie légèrement refroidie par son contact avec le bois. La rapidité avec laquelle ces braves gens manœuvrent leur sébile, les clignements d’yeux et les jeux de physionomie dont ils accompagnaient cette opération, constituaient un spectacle si neuf et si bizarre, qu’en les regardant faire j’oubliai que je n’avais rien pris depuis le matin.

Ñor Medina me le rappela en m’annonçant que le souper était servi. Il avait étendu à terre, en manière de nappe, le tapis de ma selle, placé au milieu la terrine et son contenu, affilé un morceau de bois destiné à remplacer la fourchette absente et mis à ma disposition un pot d’eau glacée. Je n’eus plus qu’à m’exécuter. J’achevai mon repas, et voyant que l’arriero accaparait à son profit les restes du souper, je le priai d’offrir à la maîtresse de céans, en témoignage de ma parfaite estime, un membre quelconque du volatile dont la chair coriace avait lassé mes muscles maxillaires. L’homme obéit avec empressement. Seulement, au lieu d’une aile ou d’une cuisse que j’aurais désiré voir offrir à notre hôtesse, ce fut un débris de carcasse qu’il lui donna, mais que celle-ci n’en suça pas moins avec un plaisir évident.

« Pauvre apuhualpacuna, dit-elle en se léchant les doigts, si quelque chose peut le consoler à présent, c’est de penser qu’il a été mangé par un caballero d’Espagne. »

La séance ne tarda pas à être levée. Les Quechuas, après s’être consultés à voix basse, disparurent en nous saluant d’un : Quendense con Dios. Au remue-ménage qui se fit dans la hutte voisine, je compris qu’ils se disposaient à y passer la nuit et nous abandonnaient l’entière possession de la pièce où nous nous trouvions. L’Indienne me confirma dans cette idée en ajoutant quelques poignées de crottin sec au feu sur le point de s’éteindre et en allant rejoindre son mari. Restés seuls, nous étendîmes nos pellons à quelques pas de l’âtre, et nous nous laissâmes choir dessus tout habillés. Cinq minutes après, nous dormions comme des bienheureux.

Le lendemain, à six heures, nous nous mîmes en route. Les terrains présentaient de l’ouest à l’est une déclivité très-prononcée. À nos pieds, le paysage était caché par une brume blanche et épaisse dont le soleil, qui dépassait déjà l’horizon, colorait faiblement les bords. À mesure que nous descendions, le brouillard montait. Bientôt toute la partie inférieure des plateaux se dessina très-nette et très-distincte, tandis que le ciel restait voilé par l’épais amas de vapeurs. Au bout d’un moment, ces vapeurs commencèrent à se mouvoir et à rouler sur elles-mêmes, et passèrent du blanc opaque au roux transparent ; puis l’immense rideau se déchira, nous laissant voir dans toute leur splendeur le bleu de l’éther et l’orbe du soleil levant.

De Compuerta à Cabana, où devait se terminer notre journée, on compte seulement six lieues, mais de ces lieues hispano-américaines qui équivalent à neuf lieues de France. En outre, le paysage, des plus insignifiants, n’offre dans son ensemble que de l’herbe rase et des pierres, et le touriste qui voyage pour se distraire court risque de s’ennuyer mortellement. Mais le savant, l’amant de Flore ou de Cybèle, peut y trouver matière à sonnets et à jouissances. Grâce aux lunettes qu’il porte d’habitude, lesquelles grossissent les objets et parfois les lui font voir doubles, il découvre dans l’herbe des fragosas rameux d’une taille lilliputienne, des fleurettes acaules, gentianes, vernerias, loasas, lysipomias, lobélies, etc., blanches pour la plupart et qui justifient le dicton local : Oro en la costa y plata en la sierra[1].

Du végétal, si ce même savant passe au minéral, là où le touriste n’a vu que des pierres, lui voit, toujours aidé de ses lunettes, de puissantes collines de porphyre trapéen, mélangé de feldspath nitreux et d’amphibole, et reconnaît la qualité des matériaux employés par les Incas dans leurs belles constructions des onzième et douzième siècles.

Comme je ne voyageais ni en savant ni en touriste, mais en homme affairé, je ne cherchais dans le paysage ni distractions ni découvertes. Toute mon attention était concentrée sur ma mule que j’excitais de la voix et de l’éperon, en écoutant, sans y répondre, le bavardage soutenu de mon guide.

Depuis notre sortie de Compuerta, nous avions longé constamment les bords de sa rivière, afin d’éviter les montées et les descentes que nous eût occasionnées une marche en ligne directe vers le village de Cabana. Cette détermination avait été prise par Ñor Medina, non pas en vue de mon bien-être et de mon agrément, comme on pourrait le croire, mais seulement pour ménager les forces de ses bêtes, que ces passages successifs du nadir au zénith, disait-il, ennuyaient et lassaient considérablement. Tout autre à ma place se fût récrié et eût exigé que le digne arriero suivît la ligne horizontale, d’autant plus que la ligne courbe décrite par le chemin dont il avait fait choix allongeait quelque peu l’étape. Si je n’en fis rien, c’est qu’une considération d’amour propre m’en empêcha. Je craignis de prêter à rire au brave homme, qui n’eût pas manqué de trouver extraordinaire qu’un voyageur se plaignît pour une lieue de plus qu’on l’obligeait à faire, quand de gaieté de cœur il en faisait lui-même vingt-six pour éviter de suivre la grande route.

Le soleil monta, les heures se succédèrent. La rivière de Compuerta, lasse de couler au sud-est, dévia à l’est et tourna au nord. Les terrains prirent une pente plus décidée. En ce moment nous devions être, nautiquement parlant, par le travers de Chucuytu. Le lac de Titicaca

  1. Or sur la côte et argent dans la sierra. Presque toutes les fleurs qui croissent en vue de l’océan Pacifique et qui appartiennent aux genres aster, helianthus, hieracium, actinea, chrysanthemum, etc., sont en effet d’un jaune d’or, tandis que celles qu’on rencontre dans la sierra sont d’un blanc d’argent.