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quel bon vent le poussait en ces lieux ; de moi, il n’en fut pas plus question que si j’eusse été une des sacoches attachées au dos de nos mules ; mais j’étais habitué aux manières des Quechuas, et cette indifférence pour ma personne ne m’émut nullement. Après quelques mots échangés avec cette femme, mon guide m’engagea à mettre pied à terre et à chercher dans le logis un endroit à ma convenance. Je regardai l’Indienne pour lire dans ses yeux si la chose lui agréait ou non, mais en surprenant mon regard, elle fit volte face et me montra son dos. « Qui ne dit mot, consent, » pensai-je, et je passai fièrement auprès d’elle.

Le lac d’or et le lac d’argent.

Ce que Ñor Medina, par égard sans doute pour le sexe de notre hôtesse, venait d’appeler un logis était un espace carré, noir, enfumé, sordide ; des vêtements en lambeaux pendaient de toutes parts, accrochés aux perches du toit ; La couleur primitive de ces haillons avait disparu sous un enduit de suie. Un feu de déjections de lama brûlait au centre de la pièce, répandant une odeur de musc qui, jointe à l’épaisse fumée qui s’en échappait, affectait à la fois la vue et l’odorat. Une marmite placée devant ce feu annonçait les préparatifs d’un souper quelconque. J’en levai le couvercle et je vis un de ces brouets composés d’eau claire et de farine de maïs dont les Indiens des hauteurs s’alimentent, faute de mieux. Le régal me parut médiocre. Je traînai un escabeau devant le feu, et comme je réfléchissais en remuant les braises à la maigre chère qui m’attendait, un coq, domicilié dans un coin de la hutte, éleva sa voix éclatante. Je tressaillis à ce bruit insolite, puis je fis signe à Ñor Medina, qui entrait suivi de l’Indienne, de s’approcher de moi :

« Je n’aime pas l’élagua, lui dis-je tout bas en lui montrant le brouet lacédémonien qui mijotait dans la marmite ; mais le coq qui vient de chanter ferait bien mon affaire ; n’y aurait-il pas moyen de me le servir à souper ?

— Rien n’est plus facile, » me répondit-il sur le même ton. Alors, se tournant vers la femme : « Mamita, lui dit-il, va donc voir si les mules ne se sont pas écartées » L’Indienne sortit et resta un moment dehors. Quand elle revint, elle poussa un cri effroyable à l’aspect de Ñor Medina assis devant le feu, les jambes écartées et en train de plumer son coq favori, dont la jugulaire était déjà tranchée.

« Mamita, ce coq est bien maigre, » lui dit mon guide en réponse au cri qu’elle avait poussé.

« Ah ! fils du diable, s’écria la femme en quechua, chien de métis, assassin et voleur ! Tuer un coq que j’avais élevé et qui chantait si bien les heures ! Que t’avait donc fait cette pauvre bête ? » Là-dessus la malheureuse se mit à fondre en larmes.

« Paix ! femme, interrompit gravement Ñor Medina,