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leau de tresses de laine. Si c’était une femme, on plaçait près d’elle une petite corbeille façonnée avec les tiges du jarava, des pelotons de laine de lama, des navettes et des aiguilles à tricoter fournies par les longues épines noires du cactus quisco[1]. Une fois ce tombeau en possession du nombre d’hôtes qu’il devait contenir, on en murait la porte. La fenêtre seule restait ouverte, probablement pour que les passants à qui l’idée viendrait d’y appliquer leur œil, pussent puiser un enseignement ou une consolation dans le calme spectacle de ces morts assis côte à côte, et se regardant avec leurs orbites creuses. Chaque matin, le soleil levant dardait un rayon d’or dans l’intérieur de ces sépulcres, et réchauffait un moment, mais sans les ranimer, ces parchemins jaunis qui autrefois avaient été des hommes. Quelques-unes de ces chulpas existent encore aujourd’hui, mais vides et profanées. Français, Anglais, Allemands ont mis de concert la pioche dans ces monuments, et les momies qu’ils renfermaient, arrachées à leur sommeil séculaire, ont été transportées dans les musées d’Europe, où elles grimacent derrière quelque vitrage en attendant le jour de la résurrection… »

Comme j’achevais d’écrire cette ligne, Ñor Medina, qui n’avait cessé d’observer l’état du ciel, me dit que la neige ne tombait plus et qu’il fallait nous remettre en route. Il était quatre heures. Nous allâmes rejoindre nos montures dont les crins, roidis par le verglas, me rappelèrent Rifax et Stinfax, ces coursiers d’Odin à la crinière gelée. Les pauvres bêtes n’avaient pas bougé de l’endroit ou nous les avions laissées. Mon guide leur tapota la croupe pour les consoler du mauvais quart d’heure qu’elles venaient de passer ; puis, quand il les eut sellées et harnachées, nous nous éloignâmes du sépulcre aymara.

Après une heure de marche, je découvris à ma droite, cachée dans les plis du terrain, une jolie rivière qui serpentait toute joyeuse à travers des roches qu’elle frangeait d’un liséré d’écume. Je la montrai à Ñor Medina, qui me dit que cette rivière était le filet d’eau que j’avais vu sortir du creux d’un rocher, près de la poste d’Apo. Vingt lieues de cours au milieu des neiges de la Sierra avaient opéré ce prodige. « Ainsi naissent et grandissent les sociétés et les empires, » dis-je à mon guide, qui sourit en manière d’approbation. Le chemin que nous suivions se rapprocha bientôt de la rivière et nous permit d’en côtoyer les bords. Aux endroits dépourvus de pierres, sa nappe s’étalait doucement sur un lit de sable quartzeux si blanc, si fin, si doux à l’œil, qu’un moment je fus tenté de mettre pied à terre, d’ôter ma chaussure et de marcher avec elle vers le gouffre inconnu qui devait l’engloutir. Le jour qui déjà tirait à sa fin m’empêcha de donner suite à cette idée. Je me contentai d’y plonger, à l’aide d’un bout de ficelle, le gobelet d’étain qui, en voyage, me servait de verre, de bol et de tasse, et je bus quelques gorgées de son eau limpide et glacée.

Comme les environs n’offraient ni poste ni pascana ou nous pussions nous arrêter pour passer la nuit, et que le hameau de Compuerta, seul endroit habité au dire de mon guide, était encore éloigné de deux lieues, nous éperonnâmes vivement nos montures. La tempête de l’après-midi avait balayé du ciel jusqu’à son plus petit nuage. À cette heure, rien ne tachait l’immense coupole d’azur que le soleil couchant teignait d’une pourpre orangée. Chemin faisant, nous trouvâmes une lagune d’un quart de lieue de circuit, bordée de totoras à larges feuilles — juncus peruvianus. — Cette « goutte d’eau limpide où se mirait le ciel, » comme dit un poëte, servait d’asile à des palmipèdes, grèbes, plongeons, sarcelles, qui s’ébattaient et nasillaient en attendant la nuit. Une entaille pratiquée à la vasque de ce bassin laissait fuir le trop plein de ses eaux dans un ravin qui communiquait avec la rivière. À deux cents pas de cette lagune, j’en découvris une autre exactement pareille, mais située sur la rive droite du cours d’eau que nous côtoyions. Ñor Medina s’empressa de m’apprendre qu’à partir de ces deux lagunes, dont la première se nommait Ccoricocha, — le lac d’or — et la seconde Colquecocha — le lac d’argent — la rivière que nous avions vue naître à Apo, et qui jusqu’alors s’était appelée Rio de Cuevilla, prenait le nom de Rio de Compuerta. Je notai le renseignement, et comme je demandais à l’homme si le hameau de Compuerta était encore bien éloigné, il me montra, à quelques jets de flèche de la seconde lagune, un groupe de masures appuyées contre une colline. Nous traversâmes la rivière sur un banc de sable qui semblait placé là tout exprès pour faciliter le transit d’une rive à l’autre, et nous nous dirigeâmes vers ces demeures, qu’à leurs pans de mur tombés par places ont eût pu croire inhabitées, si le filet de fumée qui s’échappait du toit de l’une d’elles n’eût révélé la présence de l’homme.

Au bruit que nous fîmes en arrivant, la porte de cette habitation s’entr’ouvrit, une Indienne avança la tête, nous examina d’un air effaré, et rassurée apparemment par notre extérieur pacifique, demanda à mon guide

  1. Les collines de Cocotea, de Tambo et de Mejillones, les alentours d’Iquique, le morro d’Arica, etc., offrent en maint endroit des huacas ou sépultures d’Indiens Changos, Aymaras, Quechuas, d’une époque antérieures à la conquête espagnole et dans lesquelles on retrouve des objets de même nature. La nationalité des momies se dénonce à première vue, tant par la construction des huacas qui les renferment que par la position donnée aux individus dans le tombeau. Ainsi, les huacas des Changos ont jusqu’à huit pieds de profondeur et le mort y est couché sur le dos. Celles des Aymaras sont des cavités circulaires, au fond desquelles l’individu, enveloppé d’une mante de laine, d’une natte ou d’un sac de jonc, est simplement assis. Les huacas des Quechas, qui ont à peine quatre pieds de profondeur, sont de figure ellipsoïde et revêtues à l’intérieur de petites pierres plates. Le cadavre y est placé comme l’enfant dans le sein de sa mère, c’est-à-dire accroupi sur les talons, les genoux ramenés au niveau du menton, les coudes posés sur les cuisses et les poings fermés emboîtés dans les yeux.

    Les vêtements et les tissus de laine qui enveloppent ces momies, ainsi que les divers objets placés à côté d’elles, se ressemblent et sont généralement fort grossiers. Dans la plupart de ces huacas, nous avons trouvé des épis de maïs et de la chicha. Le grain de mais était devenu couleur de vieil acajou, mais avait conservé son lustre. Le peu de chicha qui restait au fond des cantaros de terre cuite, hermétiquement clos, avait la teinte et la consistance de la mélasse.