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voyage de quelques lieues pour voir en passant certain ministre du Seigneur dont j’avais entendu vanter l’aptitude à croiser la race camélienne. L’arriero ouvrit de grands yeux étonnés.

« Est-ce du curé Cabrera que monsieur veut parler ? me demanda-t-il.

— Précisément, dis-je, de ce digne prêtre, autrefois curé de Macusani dans la province de Carabaya, et maintenant domicilié à Cabana, dans la province de Lampa.

— Et monsieur va faire vingt-cinq lieues pour voir ce vieux bonhomme qu’on dit un peu fou ?

— Mon cher, répliquai-je à Ñor Medina, celui dont vous parlez si légèrement est un de ces hommes à qui dans mon pays on eût élevé depuis longtemps une statue en fonte avec piédestal de grès rouge, comme à un bienfaiteur de l’humanité. Je ne saurais donc regretter les vingt-cinq lieues que je vais faire pour lui serrer la main. Ces vingt-cinq lieues, je les rattraperai d’ailleurs en abrégeant mon séjour à Cuzco.

— Comme il plaira à monsieur, dit le muletier. Une drôle d’idée ! » ajouta-t-il plus bas, mais pas si bas que je ne l’entendisse. Je jugeai convenable de ne rien répliquer.

Nous continuâmes de chevaucher au milieu des neiges, mon compagnon pinçant son nez pour le réchauffer, et moi soufflant dans mes doigts pour les préserver de l’onglée. Vainement la grandeur des lignes de l’horizon, l’azur étincelant du ciel et ce parfum de liberté qu’on respire avec l’air sur les hauts sommets, donnaient au paysage je ne sais quoi de grandiose et d’immatériel qui élevait l’âme et commandait l’enthousiasme, l’abaissement de la température me rendait toute extase impossible. À ce grand livre de la terre et du ciel, ouvert devant mes yeux, j’eusse préféré une chambre bien close et la chaleur d’un poêle.

Morceau de la Pampilla.

La journée se passa sans que nous eussions vu d’autres êtres vivants que des condors dans les hauteurs de l’air ou des vigognes sur les escarpements. À cinq heures, nous découvrions, cachée dans les rochers, la poste de Pachaca, où je m’étais proposé de passer la nuit ; mais c’est surtout en voyage que l’homme propose et que Dieu dispose ; la poste était close et muette, et malgré les clameurs sauvages que nous poussâmes pour annoncer notre arrivée, nul postillon coiffé du serre-tête national ne vint nous recevoir au seuil. Force nous fut de doubler l’étape et de pousser jusqu’à Huallata, où nous arrivâmes à neuf heures du soir.

Cette poste de Huallata, édifiée sur un mamelon isolé, entourée de neiges et de précipices, assiégée par tous les vents, battue par toutes les tempêtes, souvent voilée par des brouillards glacés, est un des sites les plus effroya-