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sement et à dépense ; aujourd’hui il ne faut rien moins qu’un événement majeur, une grande solennité, pour la décider à dénouer les cordons de sa bourse. L’économie lui est venue avec la pauvreté. Il nous serait facile de prouver par des chiffres ce que nous avançons, mais ce serait empiéter sur les droits de la statistique. Bornons-nous donc à constater en passant l’état de décadence d’Arequipa, astre couchant que des voyageurs optimistes ou mal renseignés ont pris pour un astre au zénith.

Puis, pour effacer l’impression fâcheuse que nos révélations au sujet de la position commerciale, industrielle et financière de cette ville auraient pu laisser dans l’esprit de ceux qui nous lisent, nous allons décrire une des solennités annuelles où Arequipa, rompant avec ses habitudes de calcul et d’économie, reprend pour quelques heures son ancien masque de folie, et, comme au temps de sa splendeur, jette l’or à poignées, sauf à le regretter le lendemain.

Types quechuas (Arequipa).

Cette solennité est celle du mardi gras, où l’œuf de poule joue un si grand rôle que nous sommes forcé de lui consacrer une parenthèse. Des mathématiciens du pays, qui passent leur temps à relever les A, les B, les C répétés dans l’Ancien et le Nouveau Testament, ont calculé que dans la journée du mardi gras il se dépensait à Arequipa pour plus de huit cent mille francs d’œufs, chiffre d’autant plus élevé, que le jaune et l’albumine de ces œufs ont disparu depuis longtemps, et qu’il ne reste que les coquilles. Or, c’est de ces coquilles que les communautés de femmes et la plupart des ménagères tirent si bon parti. Pour ce faire, elles ont soin pendant toute l’année de casser légèrement par un bout les œufs dont la cuisine hispano-américaine fait une consommation prodigieuse. Ces œufs, ainsi vidés, sont mis en tas. La semaine qui précède Carnestolendas est employée à les préparer. Trois personnes se réunissent : une d’elles délaye, dans un baquet plein d’eau, de la gomme-gutte, de l’indigo ou du carmin, l’autre emplit les coquilles d’œufs de cette teinture, la troisième enfin ferme leur ouverture au moyen de petits carrés de toile, englués d’une cire liquéfiée qui se fige aussitôt. Ainsi préparées, ces coquilles sont mises en vente à raison d’un cuartillo et même d’un demi-réal la pièce. Des éventaires dressés au coin de chaque rue permettent aux amateurs d’en faire provision.

À peine l’aurore du mardi gras a-t-elle entr’ouvert les portes du ciel, que les deux sexes s’habillent de blanc de la tête aux pieds, puis les premiers levés courent au chevet de ceux qui dorment encore leur donner l’accolade matutinale, laquelle consiste, ce jour-là, en l’application de trois ou quatre œufs de couleurs variées, écrasés sur le visage du dormeur, qu’on saupoudre immédiatement de farine. Celui-ci se débarrasse comme il peut de son masque de pâte, revêt à son tour la blanche armure du combat, et, muni d’œufs et de farine, venge sur tout ce qui l’entoure l’affront qu’il a reçu. La matinée est employée à ces escarmouches. Les maîtres au salon, les serviteurs à la cuisine, se bombardent et s’enfarinent à qui mieux mieux. La vieillesse et l’enfance ne sont pas exceptées de ces saturnales. Bœuf du mardi gras, comme le fer de Jean Racine, ne connaît ni le sexe ni l’âge. L’illustrissime évêque lui-même, cet autocrate des villes espagnoles, est, du matin au soir de Carnestolendas, roulé dans la farine.

Ce jour mémorable est presque le seul de l’année où s’ouvrent les balcons des maisons. À partir de midi, une