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Le domestique qui l’avait accompagné se présenta pour rappeler au colonel qu’il était temps de partir. Nos adieux furent douloureux, et le pauvre malade recouvra assez de présence d’esprit pour dire : Au revoir ici ou là-haut !

Le vrai printemps, et non le printemps trompeur de la Russie, revenait : un chaud soleil faisait fondre les glaces, et l’Irtisch charriait déjà de gros glaçons. Hélas ! c’était pour nous le signal du départ, et il nous semblait entendre le son des grelots et la voix du postillon.

La rivière, dans certains endroits, avait repris son cours ! des blocs de glace d’une grandeur démesurée glissaient majestueusement après s’être détachés avec un fracas épouvantable ; les eaux plus rapprochées du bord étaient complétement dégagées, et on voyait une foule de barques dirigées par des hommes et des femmes du peuple, sillonnant la rive. Enfin, la vie, le mouvement, l’animation avait reparu.

Le 15 mai, Tobolsk était en pleine floraison : la ville grisâtre avait pris un air de fête, les gazous avaient chassé les traces de la neige ; les arbres déployaient leurs feuilles, une brise tiède nous apportait des senteurs embaumées… Là aussi, la nature est bienfaisante.

La beauté du temps nous détermina à faire une excursion dans la ville haute, dont je crois n’avoir pas encore parlé ; elle est située sur une hauteur et entourée de remparts taillés dans les rochers ; des fossés profonds entourent la ville et en rendent l’accès difficile. Pour arriver à pied, il faut monter cent marches d’un escalier perpendiculaire ; quant aux voitures, elles doivent traverser un pont jeté sur les fossés.

Le sauvetage (voy. p. 222).

Dans une avenue solitaire, nous aperçûmes un petit pavillon ombragé par des bouleaux ; son aspect était charmant, et par son ornementation élégante, et par son originalité de bon goût. Il y avait dans l’extérieur de cette habitation quelque chose de très-européen. « À qui appartient ce pavillon ? » voilà la question que nous fîmes à notre guide. « À un Polonais déporté qui se nomme A. Ceyzik, » nous fut-il répondu.

L’occasion était trop bonne pour ne pas en profiter ; il ne faut pas jouer avec le hasard, il n’est pas toujours si favorable. Nous allâmes donc frapper à la porte de notre célèbre compatriote. Ceyzik est un sculpteur de premier mérite, et ses œuvres lui survivront ; mais l’exil, ce grand professeur qui vous élève s’il ne vous écrase pas, l’a fait architecte et jardinier. C’est lui qui a bâti le pavillon qu’il habite, c’est lui qui cultive ses fleurs ; c’est lui qui a créé une Pologne dans cette terre aride ; sa serre chaude est une merveille de difficultés vaincues. Nous sympathisions avec l’homme courageux, et nous admirions le génie de l’artiste.

Les sculptures de Ceyzik sont appréciées partout, et