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rien à désirer, il m’a semblé que le voyage vous serait très-salutaire, comme hygiène d’abord et comme distraction ensuite. »

Un sentiment naturel de fierté ne me permit pas de supplier plus longtemps ce fonctionnaire si poli, et je me renfermai dans un silence absolu qui parut l’inquiéter. Il eût sans doute préféré la violence, au moins il aurait eu la ressource de réprimer, mais ne pas parler et ne pas se plaindre lui donnait la crainte que je ne m’adressasse à l’autorité supérieure.

Le préfet, en me faisant un salut gracieux, se rapprocha de moi et me dit :

« Après tout, mesdames, je prends sous ma propre responsabilité de vous autoriser à demeurer encore ici pendant quelques heures. Êtes-vous satisfaites de mon bon vouloir, de mon désir de vous être agréable ? »

Nous voulions bien user d’un droit légal, mais nous repoussions une grâce, un service, une charité tombée de si bas, et dès que ce fonctionnaire se fut retiré, d’un accord unanime nous résolûmes de partir immédiatement, et nous en informâmes le chef de l’escorte ; mais, chose étrange ! personne n’était disposé à nous obéir, chacun voulait prendre sa part des plaisirs, des fêtes petites ou grandes, qui ont lieu en ce pays à l’époque de la Pâque ; les hommes de l’escorte, le postillon, les employés de la police et de la chancellerie, tous buvaient ou mangeaient et ne voulaient pas perdre un tel moment de réjouissance publique.

Nous étions donc assises sur nos malles, attendant le loisir de ces messieurs.

Tout à coup, on ouvre notre porte et nous voyons entrer une femme de l’extérieur le plus distingué et de l’abord le plus gracieux

« Mesdames, nous dit-elle, en venant auprès de vous j’acquitte une dette de reconnaissance ; je suis la veuve d’un colonel russe ; j’ai suivi mon mari dans toutes ses résidences, et nous sommes restés quelque temps dans les environs de Varsovie. La Pologne est un de mes plus chers souvenirs ; je n’oublierai jamais l’accueil que j’y ai reçu et l’hospitalité cordiale que j’y ai trouvée. Il y a certaines contrées dont l’aspect est si grandiose et si magnifique qu’elles laissent à tout jamais une empreinte dans la mémoire, mais la Pologne reste dans le cœur, et quand on s’en est éloigné, on y pense comme à un ami absent. J’ai su que vous étiez ici, on m’a parlé de vos malheurs : je vous aimais avant de vous connaître, et j’ai voulu vous serrer la main et vous offrir l’œuf bénit de la sainte Pâque. »

En prononçant ces paroles touchantes, elle nous offrit un de ces œufs coloriés qui sont le mets traditionnel de nos bénits.

Nous étions émues jusqu’aux larmes ; nous devions à cette femme excellente notre premier moment, peut-être le seul, de consolation et de sympathique compassion ! mais elle nous quitta bientôt… Peut-être craignait-elle nos surveillants !

Que Dieu rende à notre chère visiteuse ce qu’elle a fait pour nous ! La Pâque, la Pologne, la vie heureuse revivaient pour nous avec ses enchantements, un rayon de soleil était entré dans notre prison, nous avions vu, senti le passé, le passé avec toutes ses douceurs, toutes ses joies confiantes. Le jour de Pâques fait vibrer tous les cœurs polonais d’une félicité ineffable, tout le monde est bon parce que tout le monde est heureux ; les familles, les amis sont plus unis et plus rapprochés ; l’amour, la bienfaisance sont la chaîne suprême qui enlace tout un peuple ! Le riche donne aux plus pauvres, l’or se répand, la bonté se multiplie, les seigneurs ouvrent à deux battants la porte de leurs palais, et les humbles s’y précipitent ; la fraternité commandée par le Sauveur est la loi de tous, elle est dans tous les cœurs et elle les sanctifie. En Pologne, on prie et on aime dans ce saint jour de Pâques, et nous, pauvres exilées, nous allons aborder la terre des martyrs !…

On nous annonça que la maîtresse de la maison voulait nous parler ; elle vint en effet pour nous inviter à dîner. Cette étrange proposition nous était faite dans le langage le plus vulgaire ; nous ne savions trop que répondre, et voyant notre hésitation elle nous dit :

« Tenez, mesdames, je vais vous dire la vérité : il y a aujourd’hui beaucoup de monde à ma table, et je sais qu’on serait très-curieux de voir des Polonaises ; c’est le motif qui m’a fait vous inviter ; cependant, si cela vous déplaît, restez chez vous et je vous ferai servir tout ce qu’il vous conviendra de manger. »

À l’idée de cette exhibition, nous nous mîmes à rire comme des folles ; n’était-ce pas bouffon, grotesque au dernier point, de nous faire parader devant des Tatars ? Mais ne voulant pas nous fâcher, nous prîmes le parti de nous rendre à l’invitation qui nous était faite.

Quelle que soit sa disposition d’esprit, une femme pense toujours un peu à sa toilette, et nous voilà retirant de nos malles nos robes, nos fichus, nos mantelets, nos rubans, et secouant et relevant ces pauvres choses chiffonnées. Ces apprêts terminés, nous nous trouvâmes suffisamment belles pour paraître devant une assemblée de Tatars.

Nous entrons dans la salle du festin, on nous donne la place d’honneur, c’est-à-dire on nous offre des siéges près du poêle, on nous complimente, on s’empresse autour de nous ; mais pour le dîner, il n’en était pas question, et c’est en vain que nous cherchions des yeux une apparence de préparatifs ; enfin, à force de regarder, nous finîmes par découvrir dans l’embrasure d’une fenêtre une toute petite table, et sur cette table trois assiettes : sur l’une était une pomme gelée, ratatinée, coupée en tranches saupoudrées de sucre ; sur l’autre, un peu de raisin sec, et sur la troisième, quelques graines noires dont je n’ai jamais pu deviner l’origine. L’hôtesse, de l’air le plus aimable, nous engagea à manger ; à manger quoi ? Ce repas d’anachorète, c’était vraiment une mauvaise plaisanterie. Nous refusâmes en demandant qu’on voulût bien nous donner un repas modeste, mais plus confortable. Notre demande parut extravagante, et on nous fit observer qu’au temps de Pâques, on avait la coutume, en Russie, de s’abstenir de pâtisseries, de