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Le sous-officier qui conduisait l’escorte écouta nos réclamations d’un air grave, solennel, et nous invita à ne pas descendre de nos traîneaux ; cela dit, il recommanda à ses soldats la plus active surveillance, puis il partit pour se concerter avec les autorités du lieu.

Les heures s’écoulaient, la nuit commençait à venir et le sous-officier ne reparaissait pas. Nos membres étaient paralysés par le froid, nous éprouvions ce besoin de sommeil qui est, dans cet affreux climat, le précurseur de la mort ; nous n’avions plus la force de nous plaindre, mais le postillon, qui entendit nos sourds gémissements, nous prit en pitié : il fit entrer nos traîneaux sous la remise de l’auberge, et nous dit de descendre pour nous réchauffer et manger. L’escorte, qui n’avait d’autre loi que l’obéissance passive, n’était pas de l’avis du postillon ; cependant, après un moment d’hésitation, on nous permit d’entrer dans l’auberge. Il était dix heures du soir quand on mit fin à notre supplice ; nous entrâmes alors dans une pièce bien chauffée et peu à peu nous nous sentîmes renaître à la vie. Le froid nous avait fait éprouver de si cruelles angoisses que nous avions oublié la faim ; cependant nous fîmes honneur au très-médiocre souper qu’on nous servit. Dans les grandes détresses ou est content de peu, dans les grands bonheurs on n’est content de rien. On comprend qu’un lit, qui nous eût été si nécessaire, était en cette rencontre un luxe invraisemblable ; aussi n’osions-nous ni l’espérer, ni le demander, et bien nous en prit, car on n’eut à nous offrir que des tapis étendus par terre et des oreillers ; c’était déjà beaucoup, et bientôt nous dormîmes du plus profond sommeil. Hélas ! ce repos si souhaité et si salutaire ne fut pas de longue durée ! À une heure du matin on frappa à notre porte à coups redoublés, c’était l’impitoyable sous-officier qui venait nous annoncer que toutes les formalités étaient remplies et qu’il fallait nous lever, sans perdre de temps, pour aller prendre possession de notre nouvelle demeure, choisie par les soins de l’autorité. Un colloque s’établit entre nous et notre persécuteur ; nous demandions en grâce qu’on nous laissât passer le reste de la nuit sur nos tapis ; lui, du ton le plus absolu, nous enjoignit de déguerpir au plus vite. Il fallut bien céder, et nous partîmes.

Un officier qui nous attendait dans l’antichambre nous salua avec politesse, puis il nous précéda pour faire avancer les voitures qui devaient nous emmener.

Les soins de l’ingénieuse autorité avaient décoré du nom d’appartement une espèce de cloaque noir et infect ; une odeur nauséabonde nous suffoqua en entrant ; les murs ruisselaient d’humidité et étaient littéralement couverts d’une affreuse vermine qu’on appelle en russe tarakan et en Lithuanie proussaki ; ainsi on variait nos supplices et nous avions en perspective d’être dévorées par ces bêtes immondes ou de lutter contre elles ! Nous primes le parti d’implorer la pitié de l’officier et nous le suppliâmes à mains jointes de nous faire donner un autre logement. Notre demande l’embarrassa visiblement ; il parut réfléchir à l’énormité de nos prétentions, puis il nous dit : « J’ai pourtant fait de mon mieux ; j’ai vu bien des chambres avant de m’arrêter à celle-ci ; j’en ai peut-être trouvé de plus propres, de plus commodes, mais il n’y en a pas de plus chaudes. » Nous nous écriâmes : « Mettez-nous dans une glacière, nous le préférons. » L’officier sortit, puis il rentra pour nous dire qu’on nous attendait en un gîte meilleur et qui présentait toutes les conditions de salubrité.

« On va atteler et vous pourrez partir sur-le-champ, » ajouta-t-il.

Nous demandâmes comme une faveur qu’on voulût bien nous permettre d’aller à pied, car nous ne pouvions plus endurer l’atmosphère qui nous entourait.

L’officier nous accompagna, sa mission étant de ne pas nous perdre de vue une seule minute ; mais nous marchions d’un pas si précipité, qu’il avait beaucoup de peine à nous suivre. La chambre qu’on nous avait destinée nous parut suffisamment propre et salubre. Aussitôt seules, nous nous empressâmes de faire nos lits ; cette fois nous avions de véritables lits, avec une sorte de chose qu’on appelait un matelas, et des couvertures. Les pourparlers, les formalités et les déménagements s’étaient prolongés si avant dans la nuit, que le jour commençait à poindre quand nous pûmes goûter quelque repos ; mais le repos pour nous était une vaine espérance, une illusion, et un nouvel incident devait bientôt nous arracher brutalement à notre premier sommeil.

Tout à coup on frappe à notre porte et une voix nous crie : « Mesdames, réveillez-vous bien vite ! M. le préfet demande à vous voir. »

Nous nous levâmes en toute hâte, nous nous habillâmes tant bien que mal et nous ouvrîmes la porte à l’autorité. M. le préfet se présenta de l’air le plus affable, le plus courtois et le sourire sur les lèvres : « Mesdames, dit-il d’une voix douce, j’ai voulu savoir par moi-même si vous étiez remises de vos fatigues et si votre appartement vous convenait mieux que l’autre ? » Sur notre réponse affirmative, il ajouta : « Je suis charmé que tout ait réussi selon mes souhaits, et, en effet, vous êtes dans un si excellent état de santé, que je ne verrais aucun inconvénient à ce que vous partissiez aujourd’hui même. »

Ces paroles nous causèrent une stupeur indicible. Partir, quand nous pouvions à peine nous soutenir ! partir, quand le sommeil eût été pour nous la plus impérieuse des nécessités ! Je tâchai pourtant de modérer mon indignation en présence de cette cruauté mielleuse, et je dis à ce préfet :

« Je pense, monsieur le préfet, que vous ignorez les instructions réglementaires qui ont pour but de nous protéger, permettez-moi donc de vous les faire connaître ; le règlement porte qu’on doit nous accorder le temps nécessaire pour réparer nos forces ; il nous accorde aussi de séjourner, à notre convenance, dans chaque chef-lieu des goubernies. En nous arrêtant ici, nous n’avons pas commis un abus, mais nous avons simplement usé de notre droit rigoureux, officiel.

— Oui, répondit le préfet avec le même sourire, le règlement est à peu près conforme à ce que vous me faites l’honneur de me dire ; mais votre santé ne laissant