Page:Le Tour du monde - 06.djvu/210

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


conscience de moi-même ; j’étais épuisée, anéantie : je ne dormais pas, je ne vivais pas, j’éprouvais les angoisses d’un rêve affreux.

Quand on s’arrêtait à un relais pour changer de chevaux ou pour réparer le traîneau, je cherchais à rassembler mes idées ; je m’efforçais de fixer mon attention sur les choses qui m’entouraient, mais ce travail était au-dessus de mes forces : ma tête en feu et un malaise indéfinissable ne me permettaient plus de concevoir une pensée lucide. Les relais s’exécutaient avec une incroyable rapidité ; à peine arrivé, on repartait, et mon attelage infernal poursuivait sa course au travers des abîmes neigeux. Ni les éléments, ni les obstacles, ni les dangers ne parvenaient à modérer l’ardeur des postillons : une force surhumaine semblait nous pousser en avant.

Deux jours durant je voyageai ainsi, deux jours durant je n’eus pas une seconde de vrai sommeil ; mes membres, immobiles et glacés, me causaient d’affreuses douleurs, et je fus forcée, à un relais, de descendre du traîneau pour essayer de me réchauffer par le mouvement ; j’avais trop présumé de mes forces, et je tombai presque évanouie sur le premier banc que je rencontrai. Le postillon m’appelait de sa voix rauque, mais je n’avais plus la volonté d’obéir à mes geôliers : j’étais une chose inerte, sans mouvement et sans pensée.

Le directeur de la poste et un officier retraité, russe, je crois, me regardaient attentivement ; l’altération de mes traits, la lividité de mon visage leur inspiraient quelque pitié, et ils dirent à mon gardien : « Cette femme est incapable de continuer sa route, il faut lui accorder quelques heures de repos : votre conduite envers elle est un abus de pouvoir. » Et ils lurent à haute voix l’ordonnance concernant les personnes de mon sexe et de mon âge ; cette ordonnance modifiait les droits du gardien sur ses prisonnières ; j’en profitai, et depuis ce moment mon voyage devint moins pénible.

Les premières heures de mon exil m’avaient paru interminables ; je ne savais plus mesurer le temps : des jours ou des siècles, cela se confondait ; mais l’homme s’habitue à tout, à la souffrance, à la douleur, et il apprend à vivre, quand même il n’a plus rien à espérer de la vie. Après une semaine, la résignation, l’espérance dans les infinies miséricordes, la paix du chrétien avaient rendu à mon âme la force qui domine les douleurs humaines. Mon esprit, maître de lui-même, pouvait s’intéresser aux objets qui se présentaient à ma vue ; et c’est dans cette disposition plus calme que je traversai une partie de la goubernie, puis Czerniéchow, la ville d’Orel, les steppes arrosés par le cours sinueux du fleuve l’Oka, et j’arrivai à Toula.


Toula.

Toula est une ville de relais ; j’en profitai pour descendre de mon traîneau, et j’entrai dans le bureau de la poste, où je trouvai un grand feu qui parvint à me réchauffer. Dans mon triste désœuvrement, je liai conversation avec un soldat du régiment de Minsk, qui portait le nom d’un village m’ayant appartenu, et qui avait vécu longtemps en Pologne. Séparée de tout ce qui m’était cher, de tout ce qui m’intéressait, cette rencontre me fut une consolation : l’isolement donne au souvenir de si grandes proportions ! Je pouvais un moment parler de ma patrie, et mon pauvre cœur se sentit tout ranimé. Dans l’exil, sur une terre étrangère, il n’y a plus de caste, il n’y a plus de rang, le malheur efface presque ou amoindrit la différence des conditions : je causai avec ce soldat comme s’il eût été mon égal.

Un comptoir de quincaillerie était établi à la poste, dans le but, sans doute, de tenter les voyageurs ; ce fut pour moi une bonne fortune, car il ne m’avait pas été permis d’emporter les objets nécessaires à la toilette ou aux travaux de femme. J’achetai un canif, des ciseaux, des aiguilles, des brosses, un cachet, et tout cela fut bien vite choisi et payé.

Au moment où je terminais mes emplettes, je sentis qu’on glissait furtivement un papier dans ma main ; je me retourne précipitamment et je vois le soldat dont j’ai parlé qui s’éloignait en me faisant un signe d’intelligence. Je ne comprenais rien à ce mystérieux papier remis par un inconnu ; mais, comme on doit bien le penser, ma curiosité était très-excitée, et j’avais hâte d’être seule, ou plutôt à l’abri de regards indiscrets, pour lire ce qui m’avait été remis. Voici le contenu de ce billet, écrit en russe, d’une assez mauvaise écriture, mais lisible :

« Soyez sur vos gardes, tout le monde cherche à vous tromper ; le cours de la monnaie n’est pas semblable à celui de votre pays ; vous avez payé deux roubles en plus, et, pour votre gouverne, je joins le tarif de l’argent afin que vous ne soyez plus la dupe des fripons. »

Bientôt, le soldat se rapprocha de moi sans avoir l’air de me chercher, et je le remerciai beaucoup de son bon avertissement, ce qui l’encouragea à me donner de nouveaux renseignements. Il me dit que les monnaies d’or, d’argent, de cuivre, ou les billets de banque, n’avaient point, en ce pays, de valeur fixe ou normale, et que les mots eux-mêmes n’avaient qu’un sens relatif, local et de convention, selon la nécessité du moment. Douze roubles, par exemple, n’avaient pas leur valeur réelle, mais une valeur de fantaisie et selon le cours de l’argent en Sibérie.

J’ai toujours eu peu d’aptitude pour le calcul : je m’inclinai devant ces combinaisons financières sans trop les examiner, et je mis le tarif dans ma poche, pensant qu’il pourrait m’être utile dans l’avenir. J’ai eu en effet très-souvent l’occasion de consulter mon tarif, et ce préservatif m’a été très-nécessaire pendant mon exil.

J’avais un grand désir de visiter Toula : et de voir en détail ses manufactures d’armes et les autres curiosités de la localité ; mais mon gardien, ou, si vous voulez, mon geôlier, était inexorable, et répondait invariablement à toutes mes demandes et à toutes mes questions : « En route ! en route ! » La révolte eût été une folie : je me résignai sans murmurer. Toula, autant qu’il m’a été permis d’en juger, m’a paru une assez belle ville ; ses rues sont larges et aérées ; ses maisons, ornées de balcons et de grilles en fonte, donnent à la ville un certain aspect de luxe et d’élégance.