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cien duc sa couronne de roi. Vos morts sont auprès des nôtres et tombés du même côté. Honorons-le ensemble et puisse ce souvenir vous rappeler que vos vrais amis sont bien plus à Paris qu’à Vienne. Vos pères l’ont cru durant un siècle et demi et y ont gagné votre grandeur présente ; pourquoi ne le croyez-vous plus ? Parce que les victorieux de la dernière heure vous ont donné, en 1814, un morceau de notre Alsace qui ne vous sert à rien et qui nous manque ; parce que l’Autriche, ainsi, a eu l’habileté de lier ses intérêts aux vôtres et de faire payer par votre argent une partie de ses travaux publics. Il vous en coûte peut-être cent millions pour lesquels on vous a donné du papier qui perd cinquante pour cent sur toutes les places de l’Allemagne. Comparez ce que l’Autriche vous prend d’or et ce que la France vous a donné de terres. » On ne me répondit pas, mais je vis que j’avais touché à un point douloureusement sensible.


XX

À RATISBONNE.

Une ville au clair de la lune. — Ratisbonne est une nécessité géographique. — Le canal Louis. — La navigation du Danube.

Nous étions arrivés tard à Ratisbonne. Je parcourus ses rues étroites et désertes, sans y entendre d’autre bruit que celui de mes pas sur le galet du Danube. L’heure n’était pas propice pour observer les mœurs des habitants et les monuments de la cité ; mais je savais que Ratisbonne n’a plus de vie propre et que ses monuments ne méritent une visite qu’autant qu’on n’a rien de mieux à faire. Tout l’intérêt de la ville n’est plus que dans ses souvenirs, le hasard me servait donc à souhait. C’est la nuit qu’il faut voir les villes mortes. Le jour, un reste de vie fait illusion, et le présent, quelque peu intéressant qu’il soit, distrait du passé.

On a tant abusé de la lune en Allemagne et chez nous, durant l’effervescence romantique, que je ne sais comment dire que c’est aux pâles reflets de son disque d’argent que je vis Ratisbonne.

La beauté des femmes varie avec les heures du jour ; il en est de même des monuments : certains gagnent à être vus par une nuit transparente, ceux dont le mérite n’est pas dans la masse énorme et les détails infinis des cathédrales gothiques, mais dans l’élégance des lignes que tracent, sur le fond du ciel, des formes élancées ou des courbes gracieuses.

La Sorbonne, et je demande vraiment pardon de citer un pareil exemple, regardée du boulevard de Sébastopol, à midi ou à minuit, quand son dôme est doucement éclairé, ne semble pas le même monument. Le Panthéon, même l’Arc de l’Étoile, à condition de revenir ensuite aux sculptures de Rude, gagnent à être vus de loin, au soleil couchant ; la Madeleine ou un cloître ogival, quand la lune jette à profusion la lumière et les ombres entre les hautes et sveltes colonnes. Mais le Rathhaus et le dôme de Ratisbonne, édifices lourds et ramassés, construits d’ailleurs à l’époque du gothique fleuri, où la pierre se tord en replis innombrables, ont besoin de tout l’éclat du jour pour que l’œil voie autre chose qu’une masse sombre et sans art. La cathédrale a ses deux tours inachevées et couvertes d’une toiture qui les écrase. Une église ogivale qui se termine en plate forme ressemble à un géant décapité. On voit, là, une impuissance de l’art qui déplaît et un dédain de la population pour l’œuvre de ses pères, qui choque[1].

Au débarcadère j’avais repoussé les instantes sollicitations d’un cocher, et avisant dans un coin un pauvre diable qu’à ses guenilles je jugeai très-disposé à gagner un trinkgeld, je lui mis mon sac de nuit sur le dos, un demi-florin dans la main, et lui dis : « Fuhren sie mich in den Dampfschiffshof durch die Gesandtenstrasse[2]. » Je savais qu’ainsi je traverserais à peu près la ville entière. Il se leva sans répondre, alluma sa pipe pour fêter l’aubaine inattendue qui lui arrivait, et se mit en route. Bientôt le bruit des chars qui emportaient mes compagnons de route s’éteignit ; les derniers passants disparurent et je me trouvai seul maître de Ratisbonne, bien plus que Charles-Quint et Napoléon ne l’avaient jamais été, car ils la partageaient au moins avec la foule, et, pour moi, la foule dormait.

Autrefois quel bruit, quel tumulte dans cette rue à présent silencieuse, quand les envoyés de l’Europe l’habitaient, avec les représentants de tous les potentats d’Allemagne, grands et petits. Leurs armes sont encore sculptées à la façade des maisons, et, à l’heure qu’il est, il ne me faut pas de bien grands efforts d’imagination pour voir sortir d’une porte que surmonte le lion de Saint-Marc l’envoyé de la sérénissime république, d’une autre, armoriée de l’aigle à deux têtes, le fier ambassadeur de la maison de Habsbourg. Toutes s’ouvrent et des personnages au costume étrange viennent se joindre à la longue procession qui peu à peu remplit la rue. En tête, marchent le bourgmestre et son conseil, entourés des hallebardiers de la ville ; en arrière, le césar allemand. C’est la diète qui va siéger, ou l’empereur Charles-Quint qui se rend au Rathhaus et en passant jette un regard d’amour à l’hôtesse de la Croix-d’or, la belle Barbara Blumberg, qui lui donna don Juan d’Autriche.

Durant un siècle et demi, Ratisbonne eut le spectacle de ces solennités. De 1663 a 1806, elle fut le siége de la diète impériale : un gouvernement sans force dans une ville sans puissance. Tous deux achevèrent ensemble de mourir. La diète fut supprimée et la vieille république devint un simple municipe de la Bavière.

Elle avait eu pourtant de beaux jours. Si Munich est

  1. « Cette cathédrale est un témoignage évident de la décadence de l’architecture religieuse, car loin de révéler aux yeux les mystères d’un temple chrétien, elle présente la façade d’un hôtel de ville orné au premier étage de son balcon sur lequel s’ouvrent deux grandes fenêtres, surmontées d’un pignon aigu dont le milieu est marqué par une tourelle féodale… Les sculptures qui y sont répandues sont de l’ordre le plus commun… » (Fortoul, De L’Art en Allemagne). La construction de cette église a bien commencé en 1274, date de la plus belle époque de l’architecture ogivale ; mais elle se continua jusqu’en 1436, époque de la décadence.
  2. « Conduisez-moi à l’hôtel du bateau à vapeur, en passant par la rue des Ambassadeurs. »