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et le Danube. Il me semble fort pauvre ; les villages y sont rares, les maisons bâties d’un peu de briques et de beaucoup de bois ou de torchis, souvent avec les toits à auvent et les galeries extérieures des chaumières suisses. Les femmes y font, comme les hommes, les travaux de force : j’en vois bon nombre qui traînent des brouettes. Cependant elles remplissent aussi, consciencieusement, leur principale fonction, car je viens d’apercevoir, pendant que nous montions lentement, un gardien du chemin de fer, coquettement accoutré d’une veste rouge à parements noirs avec un cor en bandoulière, qu’entouraient une douzaine de marmots, filles ou garçons, qui semblaient bien à lui.

Ce plateau est lui-même coupé de ravines, au fond desquelles coulent quelques ruisseaux comme la Paar, l’Ilm, l’Abens et les deux Laber. C’est un pays fourré, couvert de bois, sans espace pour le regard, sans horizon pour la pensée : vous n’avez pas un seul grand nom indigène à écrire sur ce sol. En revanche, j’y trouvai en plein mois d’août de l’humidité, des brouillards et des marécages. La terre semblait avoir reçu plus d’eau qu’elle n’avait pu en boire. Je comprends que le prudent et timoré archiduc Charles qui s’y engagea en 1809 n’y ait marché que pas à pas, alors qu’il lui aurait fallu y courir à toutes jambes.

Ce plateau règne tout le long du Danube, de Gunzbourg à Passau, en refoulant le fleuve jusqu’à Ratisbonne de plus en plus vers le nord. Il a dû former dans l’origine la rive septentrionale d’un bassin que les montagnes du Salzbourg bordaient à l’est, celles du Tyrol et du Vorarlberg, au sud et à l’ouest. Sous la pression des eaux accumulées le plateau s’est entr’ouvert en trois points, et le Lech, l’Isar, l’Inn y ont passé. L’immense nappe d’eau s’est écoulée par les trois rivières nouvelles, laissant sur le sol qu’elle abandonnait quantité de petits lacs où la fashion accourt et d’innombrables tourbières qui enlaidissent les champs.

Le fond de ce grand lac antédiluvien est aujourd’hui une plaine peu fertile, humide encore et froide, car son niveau se tient à une altitude moyenne de quinze cents pieds au-dessus de la mer[1]. Ajoutez que les vents chauds du midi ne lui arrivent qu’après s’être refroidis en passant sur les glaciers des Alpes, et vous ne vous étonnerez plus qu’un séjour à Munich soit pour les poitrines faibles une sentence de mort. On y a trouvé bon nombre d’espèces fossiles, mais point de grands sujets. Les crocodiles de douze à quinze pieds et les lézards gigantesques qu’on voit dans ce qu’on appelle à Munich le cabinet des pétrifications appartiennent au Wurtemberg.

Si vous voulez refaire un moment la route que nous avons suivie depuis Strasbourg, vous verrez que nous avons traversé trois contrées bien caractérisées. D’abord la riche vallée du Rhin, avec le Schwarzwald d’où elle descend ; ensuite le fertile bassin du Neckar et la ceinture de hauteurs qui l’enveloppe ; enfin l’immense et maigre plaine qui s’étend de l’Alpe de Souabe aux monts du Salzbourg. Ces trois régions si différentes sont trois États distincts : la première forme le grand-duché de Bade, la seconde le royaume de Wurtemberg, la troisième celui de Bavière. Il faut que l’influence du sol soit bien grande pour avoir obligé des politiques allemands à constituer ces petits États ainsi que la géographie le voulait. Il est vrai que la main et le bon sens de la France y ont quelque peu aidé. L’Allemagne n’aurait jamais trouvé cela toute seule.

Je parlais plus haut de l’aridité du sol et de l’histoire sur ce plateau que nous gravissions tout à l’heure. La France y est venue cependant et y a laissé comme partout où elle passe d’immortels souvenirs. En 1809, quatre cent mille hommes s’y sont heurtés et glorieusement égorgés cinq jours durant.

Les Autrichiens avaient choisi ce massif inextricable comme une forteresse où leurs armées seraient invincibles. La forme, en effet, est celle d’un quadrilatère incliné du sud-ouest au nord-est, dont trois faces ont pour fossés le Danube et l’Isar, qui couvrent de marécages le pied des versants, et dont la quatrième est la route de Donauwerth à Munich. Ratisbonne se trouve à l’angle supérieur avec un pont de pierre sur le Danube ; Davoust et cinquante mille vieux soldats l’occupaient. Augsbourg est la base, à trente lieues dans le sud-ouest ; Masséna y commandait soixante mille hommes.

L’état-major général avec Berthier n’avait point dépassé Donauwerth ; pour Napoléon, il était encore aux Tuileries, que déjà depuis trois jours l’archiduc Charles et cent soixante-quinze mille Autrichiens avaient franchi l’Inn, tandis qu’une autre armée descendait de la Bohême sur Ratisbonne.

Cette soudaine attaque, préparée à loisir derrière le rideau impénétrable des monts de Bohême et de Styrie durant nos luttes héroïques, mais insensées en Espagne, nous surprenait en flagrant délit de dispersion et d’ignorance. La grande armée était disséminée de Hambourg à Naples sur une ligne de quatre cents lieues. Que l’archiduc se hâte, qu’il arrive avant nous sur le plateau, qu’il jette la masse énorme réunie sous sa main alternativement sur Davoust, puis sur Masséna, et il faudra un miracle pour que ces deux grands hommes de guerre échappent à un désastre. Mais il mit six jours à faire vingt lieues. C’est le 10 avril qu’il avait franchi l’Inn ; ce fut le 16 seulement que Landshut fut enlevé et l’Isar forcé par Radetzky, ce même général dont un autre quadrilatère, celui de Mincio et de l’Adige, a fait, en 1848, un héros. Il mit trois jours encore pour arriver à Tengen, sur l’autre versant du plateau que de bons piétons traversent en une étape. Déjà il était trop tard : Napoléon arrivait.

L’armée bavaroise, après avoir abandonné la ligne de l’Isar, s’était réfugiée au centre du plateau, dans la forêt de Dürnbach, où elle s’appuyait aux hauteurs de l’Abensberg. Napoléon y accourt, amenant ce qu’il a rencontré de troupes sur son chemin et s’y établit fortement

  1. Ulm est à quatre cent quatre-vingt-dix-sept mètres d’altitude, selon d’autres, à cinq cent cinquante-quatre ; Augsbourg, à cinq cent quatorze ; Munich, à cinq cent quinze ; et Salzbourg, à quatre cent cinquante-six. J’ai dit plus haut que la température moyenne de Munich était celle de Stockholm.