Page:Le Tour du monde - 06.djvu/200

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


À la bonne heure ! Le sentiment est excellent ; mais je ne demande pas, pour le jour de mes funérailles, que mes élèves, s’il en est alors qui se souviennent de moi, me portent en terre avec tant de bruit, de feux et de ferraille. Du reste, les cimetières de Munich sont charmants. On y trouve quantité de monuments où la fantaisie érudite des architectes allemands s’est donné carrière. Un d’eux est entouré de galeries à arcades, comme les champs saints d’Italie, et rempli de bustes et de statues : partout de la pierre, du marbre, du bronze, entremêlés de verdure et de fleurs. Munich traite bien ceux qui le quittent pour le grand voyage, et je l’en félicite. Il y a une douce et sainte poésie dans le culte des morts ; j’y vois de plus un puissant lien social. La pierre du tombeau, comme celle du foyer domestique, porte les grandes maisons et les fortes races. La Chine n’a eu guère qu’une vertu, le respect des aïeux, et cette vertu l’a fait vivre cinq mille ans ; comme elle empêche de mourir les derniers restes de la tribu indienne qui fuit devant le Yankee en emportant les os de ses pères, et retrouve une patrie dans le sol où elle peut leur construire un nouveau tombeau.

En revenant de cette promenade sérieuse qu’il ne faut oublier nulle part de faire, parce que les morts aident à juger les vivants, j’arrivai vers midi à la Mariensaule. Aussitôt que le bronze de l’horloge commença à jeter dans’air ses douze notes sonores, toute la vie de la place s’arrêta, on cessa de marcher, de causer ou de rire : l’Angelus sonnait. Les soldats du poste s’alignèrent, le fusil au pied, la main gauche à la visière, le corps incliné, la tête et les yeux baissés ; les tambours battirent aux champs, les trompettes retentirent ; la foule se découvrit, les plus zélés se jetèrent à deux genoux sur le pavé, les cochers de fiacre eux-mêmes s’agenouillèrent, mais prudemment, sur les coussins de leur siége, et chacun récita dévotement les trois versets de la prière. Cependant, comme Satan ne perd jamais ses droits, des filles d’Ève, légères et très-parées, se remirent bien vite à glisser dans la foule, en coudoyant d’un air naïvement provocateur qu’on ne trouve qu’ici, les officiers et les étudiants qui leur souriaient gravement.

L’Angelus fut suivi d’un concert donné par la musique militaire. Beaucoup de monde y accourut, ou plutôt y vint, car on ne court pas en Allemagne. L’exécution me parut bonne, et surtout remarquable par l’harmonie de l’ensemble ; mais ce qu’ils ont de plus original en fait de musique militaire, c’est la retraite du soir à trois clairons. Ils jettent d’abord deux notes tristes et graves, relevées par une trompette plus aiguë qui déchire bien l’espace et le silence, comme un premier appel. La sonnerie reprend plus vive, pressante, et éclate par une très-belle phrase de défi et de menace, qui se termine en un dernier avertissement. Ce doit être une fanfare de tradition. En l’entendant dans la nuit et les rues désertes, on rêve aux cavaliers couverts de grands manteaux sombres, aux casques empanachés des vieilles gravures allemandes, à quelque scène de Franz de Sickingen ou de Goetz à la main de fer.

Chaque année, au mois de juin, passe sur cette même Schrannenplatz une procession fameuse à Munich et dans toute la Bavière, celle de la Fête-Dieu. J’étais arrivé trop tard pour y assister, mais je rencontrai quelqu’un qui l’avait vue peu de semaines auparavant, et qui m’en conta tous les détails.

Dès la veille, on ferme les boutiques une heure plus tôt pour se préparer à la fête. La place est encombrée par les voitures chargées de fraîche ramée et de jeunes bouleaux qu’on se hâte de planter. La Mariensaule, devenue le centre d’un immense reposoir, disparaît sous la verdure et les fleurs, et des paysannes, venues de fort loin, émaillent les rues et la foule de costumes étranges.

Avec l’aube, le bruit commence : la ville retentit de tambours et de fanfares, et les gardes nationaux se préparent à faire la haie. Ceux du faubourg d’Au, presque tous ornés de boucles d’oreilles, rappellent la tenue et les allures de nos pittoresques mais très-peu militaires compagnies de banlieue.

À huit heures, la procession se met en marche et se déroule lentement au travers des rues. Elle s’annonce de loin par une multitude de bannières qui flottent au vent. Passent d’abord les corps de métiers en habit noir, coupé d’une écharpe rouge, à quoi les porte-bannière ajoutent une épée ; les pèlerins blancs, noirs et bruns ; les jeunes filles avec la robe virginale serrée par une ceinture bleue, et à la main le lis des champs, celui dont il est dit : « Le roi Salomon, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme un seul d’entre eux. » D’autres théories portent le lis rouge, fleur maussade, un bouquet, ou bien un pennon sur lequel est peint ou brodé un des attributs ou des souvenirs de la passion : l’éponge, la lance, l’épée, la sainte figure, la couronne d’épines, les pieds percés et saignants. Viennent ensuite les séminaristes en blancs surplis ; les orphelins que la charité a recueillis, mais à qui elle n’a pu donner la beauté, car ces enfants de la débauche et du vice, dont le visage n’a jamais été égayé par un sourire de mère, sont ici, comme partout, tristes et laids ; enfin les moines, parmi lesquels on ne voit guère de ces figures expressives, labourées par la douleur ou la pensée, qui révèlent les grands désespoirs ou les célestes aspirations. Rien n’empêcherait de croire que bon nombre de ces braves gens, replets, hauts en couleur, front bas, mais larges mâchoires, font un métier tout comme un autre.

Des gardes du corps, en superbe costume et de taille magnifique, précèdent le clergé séculier et l’évêque, derrière lequel marche le roi, qui salue de la tête et du sourire, ses deux frères, dont l’un, le prince Adalbert, en honnête homme qu’il est, ne veut pas changer sa foi contre une couronne ; plus loin, les maréchaux et des généraux, des aides de camp, etc., très-dorés.

Après la cour et l’armée, la justice et les académies, dans un costume d’une ampleur magistrale ; les administrateurs des chemins de fer, des postes, etc., en tenue de généraux, de colonels, et très-empanachés ;