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nie de l’érudition. Une seule figure et quelques nuages font toute la fresque, mais cette figure puissante de volonté et d’intelligence se projette d’elle-même dans l’espace. Sa bouche commande sans s’ouvrir ; ses yeux lancent le feu dont vont s’allumer le soleil et les étoiles ; et ses bras étendus ouvrent les abîmes du néant et refoulent les ténèbres. Pour dire que d’un pas il mesure l’infini, il suffit au peintre de montrer l’agitation de sa chevelure immortelle.

Il n’y a de grand que ce qui est simple. En face du Jéhovah de Raphaël l’âme s’élève et se reporte librement aux premiers jours du monde : on sait gré au peintre de ce qu’il fait voir et de ce qu’il fait penser. À la Glyptothèque, on reste écrasé sous le poids de tant de figures et de symboles, qui donnent à l’esprit, au lieu du plaisir que causent de belles formes traduisant une belle et simple idée, le rude labeur de refaire un cours complet de mythologie. Encore, s’il suffisait de celle d’Homère, mais il faut celle des mythographes allemands.

Costumes bavarois.

Chacun des arts a sa langue particulière et son action limitée. Des musiciens ont voulu faire parler la musique. Ils ont réussi tant qu’il ne s’est agi que de produire des impressions simples, comme dans la Création d’Haydn et la Traversée du Désert de Félicien David ; ils ont échoué quand ils ont prétendu aller au delà. La peinture aussi n’est pas plus la philosophie et la science, comme le veut l’école de Munich, que la musique n’est un poëme. Elle rend admirablement des formes et des actions qui font penser, elle ne peindra des abstractions et des systèmes qu’à la condition de recourir à l’assistance fatale de l’allégorie. L’art doit tenir les genres séparés sous peine de tomber dans la confusion des langues. Puisqu’on en savait tant à Munich, on aurait dû se souvenir que la nature maintient sévèrement la distinction des espèces et que les hybrides ne sont pas féconds.

Qu’on ne m’accuse pas d’être trop sévère. Le mal est grand et déborde au dehors. L’Angleterre a ses préraphaélites qui luttent de sécheresse avec les ascètes de Munich, et de science universelle avec les docteurs allemands. En ce moment (1861) Londres entier admire une toile de M. Hunt, Jésus enseignant les docteurs, qui est un vrai musée d’antiquités judaïques. Le peintre a séjourné longtemps en Palestine pour étudier le caractère des lieux, et a passé cinq ans à des lectures archéologiques, pour que l’érudition la plus sévère n’eût rien à lui reprocher. Mais, ô peintre, si c’est là votre idéal, jetez donc votre pinceau et prenez une plume ; vous êtes un savant et n’avez rien à faire avec l’art.

Notez que je n’ai encore parlé ni de la couleur, ici sombre et dure, là criarde, ni du dessin si souvent outré, avec ses exagérations anatomiques, ses raccourcis impossibles et cette recherche violente de la grandeur et de la force qui obligeaient Théophile Gautier à porter sur Cornélius un jugement sévère, « à son grand regret, ajoute-t-il fort bien, car il est si doux d’admirer. »

Ce jugement, je ne crois pas qu’on puisse le taxer d’injustice. Mais il y en aurait une à ne pas reconnaître que Munich, sans être Athènes, est une des plus curieuses cités de l’Allemagne, et que ce roi Louis, sans être un grand roi, a honoré son nom en essayant beaucoup de grandes choses. Dans ce siècle de primes et de reports, il a aimé les arts et jeté l’or à pleines mains pour créer de nobles plaisirs que nous partageons avec lui. Et ces artistes, s’ils ont failli dans l’exécution, c’est qu’ils ont placé leur but trop haut. J’aime mieux, après tout, ces copies de chefs-d’œuvre immortels que des inventions mauvaises ; ces poëmes compliqués et obscurs que la prose vulgaire d’une certaine école de notre pays ; et je préfère ces fresques incolores, ces corps sans vie, aux matrones dévergondés dont on nous déshabille les formes par trop opulentes. Entre le réel et l’idéal, je n’hésite pas. Je vais au second ; mais je cours la où je crois les trouver tous deux réunis : une simple et grande idée sous une belle forme.


XVIII

SUITE DE MUNICH.

La brasserie royale. — Une manière de monter la garde à Munich. — Les balafres des étudiants. — Une cérémonie funèbre. — Les cimetières. — L’Angelus. — La retraite. — La procession de la Fête-Dieu. — Le masque olympien de Goethe.

Il ne faudrait cependant pas croire qu’il n’y ait à Munich que des statues et des tableaux, on y trouve aussi des hommes, et qui vivent bien, ou du moins qui aiment à bien vivre. Voyez ces bonnes grosses figures que M. Lancelot a daguerréotypées. C’est carré, charnu, largement assis sur la base. Les jambes sont de taille, même chez les femmes, à ne jamais faire défaut au solide édifice qu’elles portent, à moins que la bière ne s’en mêle. Il est vrai qu’elle s’en mêle souvent.