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Les marbres d’Égine causent surtout un plaisir d’archéologue : voilà pourquoi ils ont eu un si grand succès en Allemagne. Les motifs qu’on donne pour nous faire accepter ces figures grimaçantes sont les mêmes qu’on plaide pour faire admirer la roideur des statues égyptiennes et la sculpture informe du moyen âge. Style hiératique tant qu’il vous plaira, mais ce style est dans l’art ce que le genre ennuyeux est dans la littérature : on l’explique, on l’admet, on ne l’aime pas. Pour Dieu ! un peu moins d’explications et un peu plus de vie et de beauté. Que les Allemands rassemblent tous les chefs-d’œuvre du style hiératique de l’Inde, de l’Égypte, de la Grèce et du moyen âge, nous, nous porterons au milieu notre Vénus de Milo, et l’on verra la radieuse déesse qui manifeste si librement toutes les perfections physiques, écraser de sa forte et tranquille beauté ces types déformés par le dogme et comprimés par la servitude. L’art n’est ni la science, ni la religion : il est le beau.

La Glyptothèque, à Munich.

La Pinacothèque est une des plus précieuses galeries du monde : elle renferme cinq cent quatre-vingt-douze grandes toiles, six cent quatre-vingt-neuf petites, en tout mille deux cent quatre-vingt-une. Le Belvédère de Vienne en a davantage, mais beaucoup y sont pour faire nombre. Dresde seule en Allemagne peut rivaliser avec Munich[1], et, par Raphaël, le vaincre.

L’ancienne école allemande y est au complet de ses grands maîtres, Holbein le Vieux, Lucas Kranach, Wohlgemuth de Nuremberg et surtout Albert Durer, dont Munich possède dix-sept toiles. Il manque quelque tableau d’histoire d’Holbein le Jeune, qui vécut en Angleterre et y a laissé son œuvre presque entier. Tout cela est éblouissant de couleurs, quelquefois trop crues, charmant de naïveté, pas toujours de dessin, encore moins de perspective. C’est que cette école ne dépasse pas le milieu du seizième siècle. La Réforme la tua, comme elle avait tué la renaissance littéraire. Albert Durer en est la plus haute expression, en même temps qu’il est le représentant le plus fidèle de l’Allemagne elle-même, avec son fantastique étrange et la profondeur, mais aussi l’indécision de sa pensée ; avec le goût de la réalité qui va jusqu’aux détails grossiers et bas, à côté de la recherche d’un idéal qu’on ne peut toujours saisir : plus de force que de grâce, et moins de calme raison que d’imagination vagabonde[2].

L’école des Pays-Bas, née aux mêmes lieux, à Cologne, et sous l’influence des mêmes maîtres, les Byzantins, plus vivace puisqu’elle ne s’interrompit jamais ; coloriste aussi, mais d’une autre manière, surtout par le jeu opposé des lumières et des ombres, par cet art du clair obscur que nul autre n’a si bien possédé ; plus réaliste, parce que le dogme calviniste interdit aux peintres hollandais la symbolique chrétienne ; plus sensuelle, parce que la population flamande, riche et active, est exubérante de sang, de vie et de chair ; familière enfin, même triviale, pour se mettre au goût d’une société bourgeoise, cette école brille à Munich, comme nulle part ailleurs,

  1. Dresde a environ deux mille toiles, autant que le Louvre et que le Musée del Rey de Madrid.
  2. En écrivant ces lignes, je pense moins aux tableaux du maître, à Munich, qu’à ses belles mais étranges gravures : l’Ange de la Mélancolie, le Chevalier dans la forêt enchantée, etc., etc.