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Dame, on voit une masse informe de briques rouges dont le temps a rongé les arêtes, et deux tours coiffées d’une affreuse coupole de cuivre ; sur la Schrannenplatz, la Mariensäule, colonne de marbre rouge surmontée d’une statue en bronze de la Vierge, avec quatre génies aux angles du piédestal qui combattent une vipère, un basilic, un lion et un dragon. Ces quatre animaux malfaisants représentent le protestantisme. L’électeur Maximilien se vengeait avec un peu de marbre et de bronze des protestants qui l’avaient si bien battu.

Tout cela ce n’est pas de l’art. On voit bien et la Vieille-Résidence une fontaine de bronze d’une jolie ordonnance et la cour de Rocaille ne manque point d’une certaine grâce ; les deux entrées ont du caractère ; enfin le portail de Saint-Michel, malgré sa froideur et sa tristesse, a de l’élégance dans ses lignes et du goût dans ses détails. Mais ces jolies choses ne suffisent pas à faire la réputation d’une capitale. Aussi, je me disais, en gagnant le faubourg Max, que j’allais être dédommagé, qu’une ville où depuis vingt-cinq ans on a exécuté plusieurs kilomètres de peinture[1], tout un peuple de statues, je ne sais combien d’églises et de palais, de portes triomphales et de musées, où la brique, la pierre, le marbre, le bronze, même le grès, ont été remués avec amour et entassés avec profusion, allait me montrer enfin un art nouveau ; que grâce à Munich et au roi Louis, à Cornelius, à Schwanthaler, à Klenze, à Schnorr et à Hess, un grand siècle serait dorénavant ajouté dans la mémoire et la reconnaissance des hommes aux siècles de Léon X, d’Auguste et de Périclès. On le dit très-haut à Munich, on le croit très-fermement en Allemagne, et en France quelques-uns tiennent pour une vérité qu’au bord de l’Isar on a vu le réveil radieux de la Muse et une seconde Renaissance.

Saint-Louis.

Hélas ! le Phénix n’est pas rené de ses cendres. Je vis des choses charmantes, comme Notre-Dame de Bon-Secours, avec ses vitraux splendides et ce mélange de la brique et de la pierre qui est d’un si délicieux effet ; quelques unes d’aspect imposant, comme la basilique de Saint-Boniface, qui frappe tout le monde, même ceux qui ne pensent pas que la maison du Dieu des pauvres doive être de marbre et d’or ; mais partout je trouvai des réminiscences et nulle part de l’invention. L’art à Munich est comme celui qui en fut quelque temps le pontife, master Cornélius, bien plus érudit qu’il n’est créateur. Dans sa grande page du jugement dernier, à l’église Saint-Louis, M. Th. Gautier retrouvait ici un ange, là un démon, ailleurs un groupe, un raccourci, un mouvement qu’il avait vus à Rome ou à Pise, à Florence ou à Anvers et qui appartiennent à Michel-Ange et à Rubens, à Orcagna et à Signorelli. En regardant bien les édifices on peut aussi leur mettre à tous, au front, une date et un nom. Munich est un charmant musée de pastiches.

  1. Les treize loges de la Pinacothèque, peintes par Cornélius, ou sur ses dessins, présentent à elles seules une surface de plus de six mille pieds carrés.