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courait voir la nouvelle peinture ou le bas-relief nouveau. Et en face de si belles choses on se répétait que la Bavière ne devait plus envier à Berlin le bonheur d’avoir les soldats les mieux alignés de l’Allemagne, à Vienne les diplomates les plus habiles sur la question de l’équilibre des corps. Si l’on n’était pas les premiers dans la guerre ni dans la politique, on l’était dans l’art, ce qui valait mieux. Aussi, comme on portait la tête : il n’y avait pas un citoyen de Munich passant sous la porte de l’Isar qui ne baissât le front, de peur de se heurter aux créneaux.

Et le roi Louis se frottait les mains. Sa ville s’embellissait. D’un bout à l’autre les uns y faisaient de l’art, les autres en discutaient : foin de la politique ! Il vivait à sa guise, le bon roi, et ses sujets vivaient à la sienne.

Une ballerine renversa à coups de cravache cette bonne entente.

Vous savez le reste. Aujourd’hui les grands artistes sont morts comme Schwanthaler et Klenze, ou sont partis comme Cornélius. On songe bien plus à quêter pour Rome qu’à dépenser pour l’art ; on oublie l’ogive et l’arc en plein cintre pour rayer des canons et carabiner des fusils ; on voudrait rendre à l’Autriche le service d’occuper pour elle ce Tyrol que nous leur avions donné, les ingrats, qu’ils regrettent toujours, parce qu’il finirait si bien leur frontière du sud, en l’appuyant aux grandes Alpes, et que peut-être ils espèrent recouvrer ainsi.

De ces préoccupations nouvelles il résulte qu’on travaille beaucoup moins ; pourtant on achève lentement ce qui a été commencé, c’est un reste de l’élan donné ; mais la vie n’y est plus, on s’endort dans la contemplation des merveilles écloses il y a trente ans. J’ai couru toutes les librairies pour trouver une publication d’art, et n’ai vu que deux ou trois mauvais albums.

La Mariensäule, sur la Schrannenplatz.

Voilà bien longtemps que je vous retiens dans l’histoire de Munich. Allons regarder dans la ville.

Selon mon habitude et afin de prendre plus vite mes directions, je montai d’abord sur la plus haute tour, celle de la Pfarrkirche zu S.-Peter, où le roi Louis, par parenthèse, aurait bien dû faire passer ses maçons, tant elle est délabrée ; il est vrai que c’est la plus ancienne église de la ville. De là on reconnaît aisément la ligne des fortifications d’autrefois et par conséquent le vieux Munich. Il avait la forme d’un cercle tangent au fleuve par le point où se trouvait le pont qui fit sa fortune : de tous les autres côtés il s’en éloignait pour éviter les marécages de la rive. Le cercle est même double, car on peut suivre une seconde ligne concentrique à la première, qui doit marquer une plus ancienne enceinte[1]. Saint-Pierre et la Schrannenplatz, bâtie par l’empereur Louis au commencement du quatorzième siècle, sont au centre ; la Frauenkirche (Notre-Dame), sur la première circonférence, la Résidence, sur la seconde. Au delà sont les faubourgs : au nord, ceux de Max, où se trouvent presque toutes les constructions nouvelles, et le Beau-Champ (Schonfeld), qui renferme un grand jardin anglais ; le Ludwigsstrasse ou rue de Louis est entre les deux. Au sud-ouest, celui de Louis, avec la Therensein Veise, vaste prairie au bout de laquelle se dresse la Bavaria ; le long du fleuve, ceux de l’Isar et de Sainte-Anne ; sur l’autre

  1. J’ai vu, en effet, depuis, un plan de Munich, vers l’an 1300, qui place la première enceinte sur cette ligne.