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devant l’autre, au bord d’un précipice à pic, de plus de trois mille pieds de profondeur verticale. Peu s’en fallut que je n’eusse le vertige, et aucun de nous ne parlait. On entendait la respiration sortir haletante de nos poitrines : nous poussâmes ensemble un ah ! de soulagement quand le mauvais pas fut franchi.

Nous ne tardâmes pas ensuite à nous engager sur les flancs d’une montagne si roide, que l’on pouvait à peine y rester debout. Guides et porteurs, marchant nu-pieds, se cramponnaient de leurs jarrets d’acier à la terre et à la mousse ; mais moi, chaussé de knémides que les Grecs d’Homère n’eussent pas désavoués, je glissais à chaque instant et manquais de rouler jusqu’au bas de l’abîme. Prudent me soutint par derrière. Boyer me saisit une main par-devant, et je finis ainsi l’ascension.

Puis la descente commença et, après une série d’incidents de tous genres nous arrivâmes au fond du Bras-Rouve. Le minerai d’or si pompeusement annoncé se résumaient en quelques cristaux jaunes de pyrite ou sulfure de fer, perdus au milieu d’un filon argileux. L’éclat métallique et la couleur étaient tout ce qu’ils avaient de commun avec le précieux métal californien. À côté, une source minérale ferrugineuse avait tapissé d’une couche d’ocre rouge les parois de la montagne d’où elle s’échappait. Des blocs énormes, jetés en travers du ravin, témoignaient de la violence du courant à l’époque de des pluies torrentielles que les créoles ont si bien nommées des avalaisons. La vapeur d’eau, condensée en épais nuages, nous cachait les sommets des montagnes au pied desquelles nous nous trouvions ; mais si parfois une éclaircie avait lieu, le Grand-Bénard ou le Piton des Neiges découvraient tout à coup leur cime déchiquetée ; elle paraissait, par une sorte d’illusion d’optique, d’une hauteur double et parfois triple de ce qu’elle était en réalité. On aurait dit les pitons les plus élevés des Andes ou bien ceux de l’Himalaya.

Revenus du fond du Bras-Rouge, comme jadis Énée des enfers, nous fîmes halte, avant de rentrer à Cilaos, au Champ des chasseurs. Prudent alla cueillir des fraises dont l’arome me parut superfin, et Boyer parvint à dénicher, au milieu des troncs d’arbres pourris, quelques gros vers que nous fîmes rôtir, et que nous étendîmes ensuite comme du beurre sur du pain.

Lecteurs, vous faites la grimace, et je la faisais aussi comme vous, mais je ne tardai pas à changer d’avis, et si les choux palmistes de Bourbon composent un légume exquis parmi tous autres, les vers de Cilaos méritent aussi d’être appréciés des gourmets. Les anciens Romains, malgré leurs plats de langues d’oiseaux, les modernes Chinois, n’en déplaise à leurs nids d’hirondelles, n’ont jamais rien dégusté de plus fin.


SAINT-LOUIS ; SAINT-LEU. DÉPART DE LA RÉUNION.

VI

La vendange des tropiques. — Fabrication du sucre. — L’usine de M. Deshayes. — Les travailleurs indiens, nègres, arabes et chhinois. — Population de la colonie. — Le château du Gol. — De Saint-Louis à Saint-Leu et Saint-Paul.

Dire que la descente de Cilaos à Saint-Louis fut moins pénible que la montée, et que je la fis en beaucoup moins de temps, c’est avancer une vérité digne de M. de la Palisse. Je demande néanmoins qu’un me passe cet axiome : il servira d’entrée en matière à ce sixième et dernier chapitre de mon voyage.

Homme et femme malgaches. — Dessin de Mettais d’après une photographie.

Je reçus à Saint-Louis une hospitalité toute créole dans la maison de M. Denis Payet, conducteur des ponts et chaussées et ingénieur communal. Saint-Louis, situé au milieu des arbres, est traversé par la grande route de Saint-Pierre à Saint-Denis. Un ruisseau d’eau courante passe devant chaque maison, et rafraîchit l’air déjà parfumé de l’odeur des fleurs. La porte de ma chambre ouvrait sur un vaste jardin, où les manguiers, les bananiers et les tamarins répandaient une ombre bienfaisante. Assis le soir hors de la maison,