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tié de l’île. Les pluies qui étaient tombées peu de temps auparavant avaient grossi la rivière des Marsouins, qui arrose Saint-Benoît, et le pont avait été emporté. Les rivières de Bourbon, pour être d’un petit parcours, jouent souvent de ces tours à l’administration des ponts et chaussées coloniale, et l’on citerait difficilement, dans l’île, un cours d’eau qui n’ait pas, deux ou trois fois au moins, emporté son pont à la mer. Il y en a même qui sont d’un régime si capricieux que l’on n’a pas pu les ponter : telle est la rivière des Pluies près Saint-Denis, et la rivière de Saint-Étienne près Saint-Louis.

De Saint-Benoît à Sainte-Rose, je perdis peu à peu de vue les champs de canne, et traversai des sites plus agrestes. À la rivière de l’Est, même accident qu’à celle des Marsouins ; le beau pont suspendu jeté sur ce torrent rapide avait été emporté par l’orage des jours précédents.

À peine eus-je traversé la rivière sur un pont de service qui venait d’y être jeté pour relier du mieux possible les deux rives, que j’entrai dans le territoire de Sainte-Rose. Il m’offrit un tout autre aspect que les quartiers que je venais de visiter. Ici la nature volcanique de l’île se dévoile entièrement, et le Brûlé de Sainte-Rose, que l’on parcourt avant d’arriver à la ville, n’est que la coulée d’un ancien cratère. Les scories se montrent à nu, traçant à la surface du sol leurs contours sinueux. C’est à peine si un indice de végétation apparaît ; quelques maigres fougères, quelques framboisiers sauvages sont les seules plantes qui ont pu pousser sur ce terrain vomi parle feu.

De Sainte-Rose à la forêt du Bois-Blanc, le spectacle change un peu ; ou retrouve çà et là quelques pièces de terre plantées de canne ou de maïs ; et quelques habitations ou l’on cultive des vivres. Dans les bois, qui par moments bordent la route, on distingue surtout des vangassayers, dont les fruits à la peau rouge, rappelant les mandarines de Malte, pendent en grappes odorantes.

Dès que nous eûmes traversé ces bosquets parfumés, nous entrâmes dans le Grand-Brûlé, et dans ce qu’on nomme l’Enclos. Là le tableau qui un instant s’était offert à nous dans le Brûlé de Sainte-Rose se déroula devant nous sur une plus large échelle et nous courûmes, pendant près de dix kilomètres, sur une route ouverte à travers les scories du volcan. À gauche est la mer, où toutes les laves se rendent pendant la coulée, quand le cratère entre en éruption. Elles y produisent l’effet le plus pittoresque et le plus majestueux ; c’est le feu qui vient se marier à l’eau. La mer, dans le mouvement de recul des vagues, semble se retirer devant la masse qui s’approche ; elle revient ensuite au rivage, et léchant la scorie bouillonnante, dégage une colonne d’épaisse vapeur, qui se colore en rouge étincelant sous la haute température de la lave.

Le volcan de la Réunion n’est pas toujours en éruption. C’est à peu près une fois tous les ans, et quelquefois aussi moins souvent, qu’il donne des signes de son activité. En traversant le Grand-Brûlé, ou recoupe les différentes coulées, et à leur aspect, ainsi qu’à la végétation qui les recouvre, on peut marquer leur âge relatif. Les coulées les plus récentes sont noirâtres, luisantes, et semblent à peine solidifiées. Elles présentent les formes les plus tourmentées, et parfois se sont élevées en dôme, accumulant leurs replis tortueux. Celles qui les ont immédiatement précédées sont couvertes d’efflorescences blanchâtres, et de quelques mousses ou lichens. Les coulées plus anciennes, qui se sont peu à peu éboulées, commencent à laisser passer, à travers leurs nombreux interstices des fougères et quelques framboisiers sauvages qui y végètent tant bien que mal. Enfin sur les coulées les plus vieilles, presque entièrement nivelées, des palmiers et d’autres arbres de haute futaie sont parvenus à planter leurs racines.

Le cratère brûlant ne vomit pas toujours des laves ; souvent c’est une pluie de cendres qui se disperse au vent ; d’autres fois, une matière légère, vitreuse et en forme de filaments, à laquelle les créoles ont donné le nom pittoresque de cheveux du volcan. Les cendres sont transportées au loin, et un roulement sourd, comme un coup de tonnerre, annonce leur apparition. Les cheveux s’arrêtent près de l’embouchure du cratère et ils coulent souvent avec les scories.

L’Enclos, qui renferme le Grand-Brûlé formé de toutes les coulées de lave, est terminé à sa partie supérieure par le cratère aujourd’hui en activité, et qu’on appelle la Marmite ou le Piton de fournaise.

Les limites de l’Enclos, autour du volcan comme en descendant vers la mer, sont de véritables murs et pic, ce qui lui a valu son nom. Le cratère actuel paraît donc être un cratère d’affaissement, comme l’Etna, et non de soulèvement comme le Vésuve. Le terrain, dans un mouvement de bascule général, se sera incliné et affaissé vers la mer, pendant qu’à la partie opposée, le Piton de fournaise aura été porté à l’élévation de deux mille six cents mètres, qui est celle de son point culminant. Ce phénomène de dislocation s’est sans doute produit sous l’effet de la lave bouillonnant à l’intérieur, et dont les gaz mis en mouvement ont pressé sur les parois solides du terrain comme la vapeur dans une chaudière. Le cratère qui s’est ouvert joue ici le rôle d’une véritable soupape de sûreté, dont l’action est certainement efficace pour la petite étendue de l’île. Ce fait nous explique comment Bourbon, malgré son volcan n’a jamais éprouvé de tremblement de terre sérieux.

La route du Grand-Brûlé, que nous traversâmes au galop des chevaux, a été coupée par la lave lors de la coulée de 1858. Le fleuve de feu s’était divisé, en descendant à la mer, en trois immenses bras mesurant ensemble près d’un kilomètre. Il s’avançait avec majesté, et mit plusieurs jours pour arriver jusqu’à la route. Le dégât fut bien vite réparé. Les communications ne furent que peu de temps interrompues, les habiles ingénieurs qui avaient ouvert cette voie n’étant pas hommes à laisser détruire leur ouvrage. Ce chemin à travers des laves mouvantes, que jusqu’à eux on avait cru impossible, est assurément l’un des travaux d’art les