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en un point sa crête rectiligne. À gauche, est le morne de Fourche, et au milieu, isolé comme un cône gigantesque, le Piton d’Encheing, dont la pointe s’élève jusqu’à 1 400 mètres de haut.

Ce Piton a sa légende. Encheing était un esclave mozambique qui brisa ses fers et partit marron. Il se cacha dans les gorges de la rivière du Mât, en ces temps-là inhabitées, et pour échapper encore plus sûrement aux recherches des détachements qu’on envoyait alors à la poursuite des esclaves fugitifs, il gravit les flancs escarpés du piton auquel il a donné son nom. Il se tapit dans une ajoupa, sorte de cahute de sauvage, et vécut là de racines, de songes et de fanjans, fougères qui renferment une fécule nourrissante. L’eau était fraîche et pure aux environs, et il n’en fallait pas davantage au bon Africain, qui ne demandait que sa liberté sous la lumière du ciel. Encheing avait été suivi de sa femme ; pendant dix ans il vécut dans cette retraite inaccessible, content et heureux. Il y fut bon époux et bon père, et, sans que le fouet du commandeur s’en mêlât, il éleva du mieux qu’il put les sept enfants que lui donna sa fidèle compagne. Mais trop de sécurité nous perd, et un jour qu’Encheing avait allumé du feu devant sa cabane, la fumée bleuâtre qui montait au milieu des arbres fit découvrir sa retraite. Il fut pris sans même pouvoir se défendre, et ramené à son maître qui, dit-on, lui pardonna par pitié pour sa nombreuse famille.

Comme mon compagnon achevait de me raconter cette intéressante histoire, nous étions de retour au village de Salazie. Nous fîmes atteler notre voiture et descendîmes au petit trot la route en précipice qui mène à Saint-André.

Il n’y a du côté de l’abîme aucun parapet, pas même de garde-fou. La Providence veilla sur nous une partie du chemin, mais à peine avions-nous franchi le pont de l’Escalier, que notre cheval s’abattit. Un des brancards se cassa et nous fûmes projetés hors du véhicule. Nous nous en tirâmes sains et saufs, allant tomber juste sur le milieu de la route, sans la moindre fracture.

Le pont de l’Escalier, sur la route de Salazie. — Dessin de E. de Bérard d’après un dessin de M. Roussin.

Après avoir réparé du mieux que nous pûmes le dégât de notre carriole, nous la remîmes entre les mains du domestique indien qui nous avait suivis, courant derrière la voiture, suivant l’habitude du pays. Nous terminâmes le voyage à pied ; mais le courroux du ciel s’était décidément déchaîné contre nous, car à peine étions-nous sortis de Saint-André que la pluie tomba à torrents. C’était une de ces pluies comme on n’en voit que sous les tropiques et dans ces parages de l’île Bourbon. Toutes les cataractes d’en haut coulaient à la fois ; il tomba plus d’un pied d’eau en une heure ; les éclairs illuminaient à chaque instant l’horizon, et le tonnerre répété par tous les échos des montagnes faisait entendre un roulement continu. En même temps la nuit était tout à coup venue, noire et profonde à ne pas voir à deux pas devant soi. Je ne devinai plus mon chemin qu’à une rivière qui, descendant par l’axe fortement incliné de la route, m’inondait jusqu’à mi-jambe et menaçait de m’entraîner. Je distinguais à peine mon compagnon, et nous poussions de temps en temps de grands cris pour ne pas nous perdre l’un l’autre. Enfin on vint au-devant de nous avec des lanternes, et nous arrivâmes littéralement mouillés jusqu’aux os. C’est ainsi que se termina de la façon la plus inattendue une excursion agréablement commencée. Nous fîmes naufrage au port, et si nous ne pûmes pas dire que notre partie était tombée à l’eau, du moins on aurait pu croire que nous y étions tombés nous-mêmes.

L. Simonin.

(La fin à la prochaine livraison.)