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lées, des mangues au goût de térébenthine, des noix de cocos dont on boit sur place l’eau fraîche et sucrée, des dattes à la peau verte et écailleuse et dont l’intérieur est rempli d’une crème odorante. Çà et là on voyait aussi des monceaux de ces jolis petits citrons verts et juteux, particuliers aux Seychelles et à Bourbon, et qu’on nomme des citrons-galets. Tout cela était exposé sans façon, et sans que les marchandes daignassent faire la moindre avance aux passants. Les unes se laissaient aller à la douce nonchalance créole, c’est-à-dire ne pensaient à rien ; les autres renouaient négligemment leur madras autour de leur tête et s’inquiétaient peu de leur éventaire ; celle-ci, horresco referens ! fumait la pipe, celle-là dormait, cette autre enfin dégustait une tasse de ce café aromatique et quintessencié qu’on ne boit qu’à Bourbon. Une d’elles, qui reconnut mon compagnon de route, dont elle avait jadis été l’esclave, se dérangea cependant, vint au-devant de nous, et, s’exprimant dans ce patois créole si naïf et si doux, la seule langue que parle à la Réunion le bas peuple : « Bonzou, not’mait’, vous l’allez bien ? z’affairs ici l’aller mal ; mi ç-t va, si l’alller pas mieux. »

En quittant la Possession, une belle route, d’abord ombragée de tamariniers, de bois noirs et de flamboyants, ces beaux arbres aux fleurs étincelantes indigènes de Madagascar, me conduisit jusqu’à la limite de mon voyage. Je traversai la Plaine des Galets, puis la rivière de ce nom. Bientôt, au sortir d’une allée de filaos, l’étang de Saint-Paul, la ville cachée dans ses jardins, enfin cette magnifique et paisible baie qui étend sa gracieuse courbure jusqu’à la pointe Lahoussaye, m’apparurent tout à la fois. Quelques champs de cannes, et à côté quelques sucriers se montrent dans la plaine. Développés sur une courbe à peu près parallèle à celle de la baie, les remparts du Bernica élèvent leurs masses de basalte à des hauteurs de plus de mille pieds. Sur le flanc de ces montagnes croissent diverses essences tropicales, entre autres le bois de fer, le bois d’ébène et le bois de natte, rival de l’acajou. Sous leurs frais ombrages vivent les oiseaux indigènes : l’oiseau blanc, l’oiseau vert, le tectec, la grive, le merle et la caille de Bourbon, enfin l’oiseau gracieux de la vierge, si peu timide qu’il se laisserait prendre à la main. Le martin au bec jaune, ou merle des Philippines, importé dans la colonie, se rapproche davantage des habitations, et on le voit souvent, au milieu des champs de cannes ou sur les chemins, faisant aux sauterelles une guerre acharnée. Les martins détestent la solitude et vont fraternellement par compagnies.

Vue prise des hauteurs de Saint-Paul. — Dessin de E. de Bérard d’après une lithographie de M. Roussin.

Saint-Paul, où je venais d’arriver, a été, avec la Possession, le premier lieu habité de la colonie, ainsi que de vieilles cartes en font foi.