Page:Le Tour du monde - 06.djvu/151

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Le matin, dès l’aube, pendant que la brise était encore favorable, je sautai dans la barque. Désiré se mit au gouvernail, les rameurs s’assirent sur leurs bancs, et nous gagnâmes le large. La voile nous aida pendant les deux tiers de la route, après quoi il fallut ramer. Les noirs et les Indiens du bord rivalisaient d’ardeur, et, se levant debout, appuyaient de toutes leurs forces sur la rame en se laissant retomber. Nous nagions à toute vitesse, quand apparut derrière nous un autre bateau. Alors vous eussiez vu les hommes de l’un et l’autre bord se défier réciproquement, jeter au vent leurs habits et ramer tout nus avec un simple langouti autour des reins. La sueur dégouttait de leurs membres, et j’avoue que les noirs, mes voisins, ne répandaient pas une bien agréable odeur. Des cris sans nom sortaient de toutes les bouches, et plusieurs des rameurs, pour s’exciter, frappaient violemment du pied, en se levant sur leurs rames, les flancs du navire qui oscillait sous le coup. Enfin, nous arrivâmes les premiers à la Possession, mais seulement d’une demi-longueur, pour parler le langage des courses ; car pendant que Désiré et ses hommes, comme jadis les Grecs sur le rivage de Troie, tiraient la barque sur la plage, la vague qui montait apporta le bateau de nos concurrents et le déposa, en se retirant, sur les galets. Les uns et les autres nous pûmes dire que nous touchâmes le but en même temps, et l’amour-propre fut de part et d’autre satisfait. Tout alla pour le mieux sur le meilleur des rivages possibles, comme aurait pu s’écrier le docteur Pangloss, s’il eût été de la traversée. Le maire de la Possession, qui nous suivait sur la barque rivale, fut aussi, sans doute, de cet avis, car il ne nous accusa point d’avoir, manquant aux règles de la préséance, mis le pied avant lui sur son domaine administratif.

Du cap Bernard à la Possession, une montagne de roches basaltiques se dresse à pic sur la mer : elle affecte sur les parties mises à nu les formes les plus bizarres, et çà et là des filets d’eau viennent tomber en cascades écumantes, produisant un effet des plus gracieux. Au pied de la ravine de la Grande-Chaloupe est le lazaret pour les immigrants de l’Inde. La Ravine à malheur tire son nom d’un meurtre qui y fut commis, et non loin est la Roche à Martin, au milieu de l’eau. Martin, nègre pêcheur, y avait établi ses pénates et y jetait sa ligne du matin au soir. Un jour que la mer montait furieuse, il ne put s’enfuir assez vite, et le flot l’emporta lui et ses poissons. Telle est la légende que vous racontent les bateliers de Désiré, quand le temps est beau et que nul concurrent ne les serre de près.

Nègre Yambane. — Dessin de Mettais d’après un dessin de Roussin.

Le village de la Possession, où j’étais débarqué, est de création assez récente, mais c’est en même temps un des points de la colonie les plus anciennement habités. On sait que l’île de la Réunion, découverte au commencement du seizième siècle par les Portugais, fut visitée en 1513 par le navigateur Mascarenhas, dont elle prit plus tard le nom. Elle avait, paraît-il, porté d’abord celui de Sainte-Apollonie. Les Portugais n’occupèrent jamais cette île, et se bornèrent à y déposer quelques chèvres qui multiplièrent, et que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les cabris sauvages de l’intérieur.

Les Français qui s’étaient établis sur la côte orientale de Madagascar, au commencement du dix septième siècle, occupèrent l’ile Mascareigne, dont les Portugais ne voulurent point. En 1649, M. de Flacourt, ayant remplacé M. de Promis, directeur de la Compagnie française de l’Orient, qui précéda la Compagnie des Indes, renouvela solennellement la prise de possession de la nouvelle colonie. La cérémonie eut lieu à l’endroit appelé depuis la Possession, et le nom de Mascareigne fut changé en celui de Bourbon. M. de Flacourt, en habile courtisan, avoue dans ses mémoires qu’il ne sut « trouver de nom qui pût mieux cadrer à la bonté et fertilité de cette île, et qui lui appartînt mieux que celui-là. »

Le village de la Possession est très-animé. C’est le point central de tous les transports par mer vers Saint-Denis. C’est là que se rencontrent, le soir, tous les voyageurs venant de Saint-Paul ; c’est de là aussi que tous les produits de jardinage et de basse-cour, apportés par les noirs et les Indiens, sont expédiés vers la capitale de l’île.

Comme je sortais du village, je traversai un marché en plein vent sur le bord de la route. Quelques pauvres négresses y étalaient sur un mouchoir des tas d’oranges et de bananes, des pistaches de terre ou arachides gril-