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il consente qu’on le désigne, et l’état qu’il ambitionne de préférence est celui de petit propriétaire. Un cochon qu’il élève péniblement, quelques maigres poules qu’il ira bientôt vendre au marché, rôdent tout le jour aux abords de sa case. Devant sa porte s’étend un petit jardin planté de légumes où poussent dans leurs carrés respectifs l’ambrevade, sorte de pois en forme d’arbuste ; le maïs, dont les noirs mangent les épis ; le chouchou, dont le fruit rappelle le concombre ; le giraumon, parent de la courge ; le bétel aux feuilles poivrées, que mâchent les Indiens. À ces plantes et faisant avec elles bon voisinage, se mêlent l’oignon et le poireau, qui sont de toutes les latitudes ; la brède ou morelle, dont tous les créoles mangent les feuilles mêlées au riz ; l’arrow-root, dont le tubercule donne une poudre qui remplace l’amidon ; le manioc, aux racines farineuses ; la patate, sœur de la pomme de terre ; le haricot rival de celui de Soissons ; enfin la verte série des salades. Tous ces végétaux portent dans la colonie le nom assez pittoresque de vivres, appellation qui pourra paraître curieuse à nos lecteurs ; mais on n’y regarde pas de si près à Bourbon, où, sans consulter M. Boiste et l’Académie, on nomme tout simplement sucriers les colons qui fabriquent le sucre.

Dans les potagers des Malabars on retrouve parmi les vivres le riz, le safran, le piment, mêlés aux plantes précédentes. Les terrains sont plus vastes et le système de culture plus intelligent. On voit que les fils du Gange sont jardiniers par habitude et par amour de l’art. Les enfants de l’Afrique, au contraire, semblent ne vénérer le dieu des jardins qu’en manière de passe-temps.

Rue de l’Église, à Saint-Denis. — Dessin de Thérond d’après une photographie de M. Lamèle.

Laissant derrière moi le ruisseau des Noirs et son village de bambous, je rentrai à Saint-Denis par le chemin qui côtoie la rivière s’étendant à l’est de la ville. Là le paysage change d’aspect. Le cours d’eau, profondément encaissé, va se jeter à la mer que l’on aperçoit devant soi. Les navires ancrés au large se balançaient au souffle de la brise. Il n’y a pas de port à Saint-Denis, pas même une rade hospitalière, et au moindre coup de vent, au plus léger signal d’ouragan ou de ras de marée, un coup de canon retentit, et chaque capitaine lève l’ancre au plus vite. Mais à la fin de mars le mauvais temps est passé, et les navires que je distinguais sur la mer semblaient se bercer dans une douce quiétude et se reposer des émotions de l’hivernage. À ma droite, la chaîne basaltique du cap Bernard, qui va mourir au loin sur les eaux, s’élevait comme un mur gigantesque. C’est à peine si un petit plateau restait libre, celui de l’Hippodrome, où ont lieu au mois d’août des courses de chevaux qui mettent toute la colonie en émoi. Sur les flancs de la montagne, dont le sommet est couronné par une vigie, se développe, comme un ruban sinueux, la route de Saint--