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je descendis sain et sauf dans la capitale de l’île de la Réunion.

En moins d’un mois, j’avais fait à peu près trois mille lieues ; je trouvais qu’il était temps de se reposer. Les Anglais peuvent avoir du confort chez eux, mais ils n’en ont guère sur leurs navires, et mes compagnons de route, pendant tout le temps de la traversée, appelèrent comme moi de tous leurs vœux le jour désiré ou des vapeurs français transporteront enfin les passagers de la mer des Indes.

Saint-Denis s’offrit à moi, coquette et parée, comme en un jour de fête. Les pluies qui venaient de tomber à torrents pendant les mois précédents, avaient singulièrement ranimé la végétation, sans toutefois rafraîchir l’air. J’étais passé d’un hémisphère à l’autre, et en échange du froid glacial de Paris, je trouvais, en quelques jours à peine, toute la chaleur des tropiques. C’était là un de ces contrastes subits auxquels mes précédents voyages, d’un bout à l’autre de l’Amérique, m’avaient habitué, mais ce que je n’avais point vu encore, c’était une nature aussi resplendissante et surtout une ville aussi gracieuse que celle qui se déroulait à mes yeux.

Pendant que le domestique lascar, Indien à la peau noire et tout vêtu de blanc, auquel je laissai le soin de mes bagages, se dirigeait vers l’hôtel d’Europe, je me promenai tranquillement par les rues. La fraîcheur du matin régnait encore, et les jardins, qui bordaient l’un et l’autre côté des trottoirs, répandaient autour de moi une ombre bienfaisante.

À travers la grille fermant les jardins sur la rue, le barreau, comme l’appellent les créoles, on apercevait la varangue, galerie ouverte autour de la maison. Un lustre de cristal qu’on allume le soir, et de vastes fauteuils de rotin où l’on se berce nonchalamment, forment l’ameublement du gracieux péristyle.

Cependant mon Indien était arrivé à l’hôtel où je ne tardai pas à le rejoindre. Je fis prévenir de mon arrivée l’excellent M. E. Crémazy, auquel j’étais recommandé, et il consentit à me donner une partie de son temps. Je visitai en sa compagnie les quartiers de la ville que je n’avais point encore parcourus : les rues sont larges, bien tracées et se croisent d’équerre. Autour de la ville est une promenade circulaire, le boulevard Doret, que de nombreuses voitures sillonnent dans l’après-midi. Dès que les rayons du soleil s’inclinent obliques à l’horizon, dès que la chaleur de la journée commence à disparaître, c’est là qu’après la sieste les dames viennent étaler leurs étincelantes toilettes. C’est là qu’on aperçoit aussi dans tout leur luxe les pittoresques costumes des domestiques venus de l’Inde. Les noirs, émancipés en 1848, ont pour la plupart refusé de servir leurs anciens maîtres, et les Malabars, les Lascars, les Bengalis, les Télinguas, en un mot toutes les races de l’Inde, ont été mises à contribution pour remplacer les esclaves africains.

Le boulevard Doret est le bois de Boulogne de Saint-Denis, et il est remarquable par quelques habitations princières élevées dans son voisinage. C’est là aussi que se déroule dans toute sa majesté et son éternelle verdure la végétation des tropiques. De la voiture découverte dans laquelle j’étais placé, je pus à mon aise, par de simples coups d’œil donnés à droite et à gauche, me livrer à une véritable étude de botanique coloniale. Les cannes à sucre dressent dans les champs leur tige svelte, surmontée souvent d’une aigrette, et dans les jardins se trouvent à la fois réunis le bananier aux grappes pendantes, le cocotier au tronc élancé, le badamier aux formes originales, le manguier au feuillage touffu, l’évi ou arbre de Cythère, le pignon d’Inde à la noix huileuse, l’arbre à pain originaire de Taïti, le vacoa dont on tresse les feuilles en nattes et en paniers, le papayer au tronc sans branches en forme de colonne, et qui porte pour chapiteau une couronne de melons verts.

À tous ces arbres, si caractéristiques de la végétation des tropiques et si nouveaux pour l’Européen, se mêlent l’avocatier, dont la poire rappelle le beurre, le letchi importé de Chine, le mangoustan aux fruits parfumés, le flamboyant aux fleurs étincelantes, le goyavier, parent du cognassier d’Europe, le figuier des Banians, venu de l’Inde, le jacquier au port majestueux. Çà et là un plant de café, un muscadier, un giroflier rappellent les cultures des grandes habitations de l’île, et sur les flancs des coteaux le tamarinier et le bois noir, avec le filao, ce pin des tropiques, marient leurs sombres ombrages. Dans les jardins, les rosiers de toute espèce, les lianes aux fleurs multicolores, l’arbre du voyageur, ouvrant ses feuilles en éventail et retenant l’eau entre leurs plis, la vanille grimpante, l’hibiscus ponceau, le grenadier, l’ananas, l’aloès s’unissent aux arbres déjà décrits. Tous ces végétaux différents, mêlant leurs fleurs et leur feuillage, font de la promenade de Saint-Denis une sorte de paradis terrestre, et de tous les abords des maisons de la ville un lieu vraiment enchanteur. En consultant mes souvenirs, je ne pouvais retrouver d’autre exemple d’une aussi resplendissante nature que dans les verdoyants et pittoresques jardins de la Havane.

Le ruisseau des Noirs, que traverse le boulevard Doret, offre aussi un curieux spectacle. Tous les domestiques de Saint-Denis viennent dans l’après-midi y chercher l’eau fraîche pour le repas du soir. Indiens et nègres se trouvent là mêlés, chacun remplissant un petit baril qu’il emporte ensuite sur sa tête. Mais bien souvent, avec le calme que ces serviteurs à la peau de bistre ou d’ébène mettent dans leur marche, l’eau arrive presque chaude et le maître s’emporte contre le domestique nonchalant, qui recommence le lendemain. Les alcarazas, les gargoulettes au ventre poreux doivent suffire, selon lui, à maintenir l’eau fraîche au logis, et il ne voit pas trop pourquoi il hâterait sa marche rêveuse.

Autour de la source où se remplissent barils et carafes est caché, au milieu de frais bosquets, un amas de cahutes en paille et en bambous. C’est un village de noirs, anciens esclaves, qui y jouissent dans un doux farniente des agréments de la liberté. Depuis que la révolution de 1848 l’a émancipé, le noir ne veut plus travailler pour personne, si ce n’est pour lui-même ; il se pare orgueilleusement du titre de citoyen, le seul sous lequel