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prenais pour « faire le portrait » de son église. Elle s’appelait Lisa Maria. J’exprimai le désir de connaître sa vie ; elle ne se fit pas prier et me raconta avec simplicité qu’elle était l’un des douze enfants de l’ancien chantre de la paroisse. Après la mort de son père, elle était restée, seule de toute la famille, à Quockjock ; ses frères et ses sœurs avaient tous été gagner leur pain dans es environs. Sa sœur la plus chère habitait Calix, à quelque soixante lieues de là. Lisa Maria ne l’avait pas vue depuis trois ans, et elle regrettait bien de ne pas avoir appris à écrire. Comme je devais aller à Calix, je lui proposai d’écrire à sa sœur sous sa dictée ; toute joyeuse, Lisa Maria courut chercher une écritoire et une plume. Je me fis de grand cœur l’interprète de ses naïves pensées. Elle signa la lettre d’une petite croix grecque, et je lui promis non-seulement d’aller voir sa sœur, mais de lui faire parvenir la réponse par l’entremise du gouverneur de la province. Entre autres passages de cette épître ingénue, j’ai noté celui-ci : « La personne qui t’écrit ma lettre est un bien gentil jeune homme, qui tire en portrait les églises, et qui sait conter toutes sortes d’histoires ; tu feras tout ce qui dépendra de toi pour qu’il se plaise à Calix, et tu m’écriras ce qu’il t’aura dit de moi. » Cette jeune fille, dont je m’étais fait avec tant de plaisir le secrétaire, avait eu pour père un Suédois et pour mère une Laponne ; sa taille était élancée, son teint suédois, ses yeux et ses cheveux étaient du plus beau noir. Les mariages entre Suédois et Laponnes ne sont pas très-rares ; mais une Suédoise n’épouse jamais un Lapon.

Quockjock.

Après le dîner chacun alla se promener selon son goût, les uns pour pêcher, les autres pour chasser des mouettes et des canards noirs. Plus oisif, j’escaladai la montagne de Wallaberg, à deux mille pieds au-dessus du lac, et de là je contemplai les glaciers environnants. Sur ces montagnes arides, au-dessus desquelles mon regard planait à perte de vue, je ne découvris aucun autre vestige de végétation que la mousse blanche ; à mes pieds, le lac de Quockjock me semblait enfermé tout entier dans un petit nid de mousse verte.

Le lendemain, avant de partir, nous fûmes invités à une noce. On l’avait arrangée au plus vite pour mettre à profit la visite du pasteur. Cette fois, j’eus soin de ne pas m’endormir pendant la cérémonie. Qui sait si au réveil je ne me serais pas trouvé marié malgré moi ? La messe terminée, chacun donna son offrande à la mariée : la collecte fut assez abondante.

Notre intention n’était pas d’aller plus loin. Nous nous mîmes en route pour revenir en arrière. Jusqu’alors nous avions remonté les fleuves ; maintenant il fallait les descendre. La rapidité avec laquelle les chutes entraînent le bateau donne des émotions différentes de celles qu’on éprouve en les remontant : le danger est plus grand. Selon la disposition d’esprit où l’on est, il y a des moments où l’on est heureux et ravi de se sentir