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La providence du Lapon est son troupeau, qui le nourrit, l’habille et lui procure, par échange, de l’eau-de-vie et du tabac, seuls objets de sa convoitise. Une famille laponne ne peut cependant subvenir à ses modestes besoins que si elle possède au moins deux cents rennes ; les riches en ont jusqu’à mille. L’hiver, les patins aident les bergers dans leurs courses ; ce sont, comme l’on sait, des planches étroites et relevées aux extrémités, longues de deux mètres. Un bon patineur fait facilement trente lieues ou cent vingt kilomètres en dix heures. La vie indépendante de ce peuple nomade n’est pas sans quelque charme. Habitué, dès son enfance, aux privations, aux fatigues de toutes sortes, le Lapon en souffre peu ; son corps acquiert une vigueur extraordinaire et la plupart de nos maladies lui sont à peu près inconnues. Lorsqu’en voyage une Laponne donne le jour à un enfant, elle le place dans un morceau de bois creux où l’on a seulement ménagé un trou grillé de barres de fer pour y loger la petite tête du nouveau-né ; puis elle met sur son dos cette buche et poursuit sa course : quand elle s’arrête, elle suspend à un arbre sa chrysalide de bois que le grillage protége contre la dent des bêtes féroces.

Le revers de cette destinée si simple est que la vieillesse est presque inévitablement très-malheureuse. On assure que dès qu’un Lapon n’a plus la force de se rendre utile, ses enfants l’abandonnent en route en ne lui laissant d’aliments que pour quelques jours ; on trouve parfois dans la forêt les squelettes de parents morts ainsi dans l’isolement.

Un camp de Lapons.

Une fort belle poire à poudre était suspendue au côté de sir Arthur ; notre hôte offrit un veau de renne en échange. Le marché fut accepté et l’innocent animal, immédiatement dépecé, fut porté au bateau. Le Lapon eut soin d’en garder la peau. Nous dressâmes nos petites tentes d’abri près de l’habitation nomade, et nous dormîmes malgré les mousquites jusqu’à 5 heures du matin. Le camp lapon était en mouvement. Son départ précéda le nôtre. La tente et les ustensiles furent partagés et placés sur le dos de quelques rennes ; le vieux Lapon ouvrit la marche, suivi de tout le troupeau ; le reste de la famille, composé de trois femmes et de deux hommes, faisait avec les chiens la garde autour des rennes. L’hiver, lorsque le sol est couvert de neige, la marche est des plus pénibles ; il faut être Lapon pour s’en tirer. Le gouverneur de la province nous raconta qu’ayant été appelé par ses fonctions à traverser une forêt semblable pour se rendre à quelques lieues de Jockmock, il se trouva dans un grand embarras, son cheval et son traîneau enfonçant à chaque pas jusqu’au cou ; il n’eut d’autre ressource, pour continuer son voyage, que de louer un Lapon et son troupeau : le premier, monté sur ses longs patins, montrait le chemin ; le renne le plus expérimenté