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vénérable et opulent vieillard, nous fit jouir dans son presbytère de tout le luxe d’une bonne maison. Il nous donna le conseil de remonter le fleuve de Skelleftea jusqu’à Nordsjö, nous promettant des sites pittoresques et variés. Nous fîmes cette excursion partie en bateau, partie en carriole. Après avoir suivi la côte du midi du fleuve, près des chantiers de Johannisforss et avoir traversé l’eau, nous côtoyâmes le côté nord, bordé de collines fort élevées et couvertes de sapins. À Krangforss nous vîmes une chute imposante par sa masse d’eau. À Lirstrash, nous admirâmes un fort beau panorama, mais il s’en fallut de peu qu’il ne m’arrivât malheur sur la route rapide qui descend des hauteurs de Nordsjô.

Au départ, en montant dans mon frêle équipage, je m’étais aperçu que mon cheval n’avait point de mors ; on avait seulement attaché une espèce de ficelle autour de son museau et on l’avait nouée aux rênes ; considérant la pente presque verticale que j’avais immédiatement à descendre, j’insistai pour obtenir un mors. La petite fille qui me servait de postillon eut beau protester, j’allai moi-même à l’écurie, et je pris une bride que j’adaptai à ma bête. Mais à peine parti et engagé dans la côte, le méchant animal secoua violemment sa tête et s’emporta comme l’éclair, sans aucun souci de tous mes efforts pour le retenir. Ma légère carriole faisait des soubresauts incroyables ; ma petite conductrice se cramponnait à moi en pleurant ; la rapidité de la course me coupait la respiration. Vingt fois je crus être renversé dans le précipice qui bordait le chemin. Enfin, dans l’impossibilité de retenir le cheval par les moyens ordinaires, je tirai violemment une seule des guides et je cherchai à entrer dans la lisière de la forêt ; c’était le seul moyen d’éviter l’abîme de l’autre côté du chemin. Lancé dans le fourré, mon équipage, retenu par les roues entre deux sapins, s’arrêta en volant en éclats, tandis que le cheval, tout à coup immobile, tremblait comme une feuille. J’en fus quitte pour une légère contusion à mon épaule gauche qui s’était heurtée contre un jeune sapin, et pour une assez grosse indemnité qu’il me fallut payer au propriétaire de la carriole.

Pendant qu’on était allé à la recherche d’un autre équipage et qu’on rendait au cheval indiscipliné son frein naturel, c’est-à-dire une ficelle autour du nez, seul procédé qu’il voulût bien tolérer, je descendis à pied la côte, puis j’attendis en dessinant le beau paysage que j’avais sous les yeux : au premier plan une forêt de sapins ravagée par la tempête, une espèce de chaos de forêt vierge ; plus loin de longues langues de terre s’avançant dans le lac, bien au delà des montagnes bleues et quelques pauvres chaumières à grande distance les unes des autres.

Mon cheval était devenu doux comme un mouton. Ce n’était pas lui qui avait été la cause du mal. Moi seul j’avais imprudemment provoqué le danger. On m’expliqua en effet que, comme on se sert de ces animaux seulement pendant l’hiver (les communications se faisant en été par eau), le froid de l’acier emporterait la peau de leur bouche si l’on employait le mors ; aussi a-t-on l’habitude de les conduire comme les rennes, en agissant à l’aide d’une simple ficelle sur l’endroit sensible du nez.

Dès le commencement de la belle saison tous les chevaux sont lâchés dans les forêts, d’où on ne les rentre qu’aux premières neiges ; par suite, le service obligatoire de fournir chacun à son tour un cheval de poste aux rares voyageurs qui circulent dans ces contrées, gêne beaucoup les habitants obligés souvent de perdre toute une journée pour chercher leur bête dans les bois.

À la ville de Piteå nous nous fîmes donner au bord de la rivière, moyennant une petite rétribution, une représentation de la chasse aux phoques : ce divertissement est l’une des petites industries du pays. Quatre chasseurs vêtus de la tête aux pieds de peaux de phoques et armés de fusils, simulent l’attaque de veaux marins empaillés placés à distance. Cette représentation de scènes qu’on ne voit que sur les mers glacées me parut, au milieu de la verdure, d’un effet quelque peu ridicule.

Nous suivîmes sans interruption notre voyage jusqu’à Luleå, ayant hâte d’entreprendre notre excursion chez les Lapons avant que la fin de la belle saison ne vînt en augmenter les difficultés. Ce voyage devait se faire en grande partie sur des lacs fort dangereux lorsque soufflent les vents d’automne ; nous n’avions donc pas de temps à perdre. Le gouverneur de la province, résidant à Luleå, mit fort obligeamment un courrier à notre disposition, aide bien nécessaire dans ces contrées inhabitées, où il était indispensable de commander à l’avance des bateliers, des porteurs, des chevaux.

Luleå est une des villes les plus septentrionales ; elle est bien bâtie, et ses habitants vivent de l’exportation des bois. Nous fûmes étonnés de tout ce que nous y trouvâmes de ressources ; ainsi nous pûmes garnir un panier de vins, faire confectionner des pâtés de volaille, et nous munir d’une cage pleine de poulets pour suppléer au gibier que nous ne trouverions pas en route.


Voyage en Laponie. — Bredåker. — Les Laponnes. — Le fleuve de Luleå — Svartlå. — Edforss — Pêche au saumon. — Wuollrim. — Payerum. — Journée laborieuse. — Chutes d’eau. — Un camp lapon. — La vie des Lapons. — Jockmock. — La famille du pasteur.

Nous allâmes d’abord par terre jusqu’au relais de Bredåker. Le pays nous parut assez cultivé le long des rives du fleuve de Luleå, mais sur la dernière partie de la route, qui est toute nouvelle, il nous fallut avancer péniblement à pied, en enfonçant dans le sable jusqu’aux genoux. Toutefois, nous arrivâmes deux heures avant nos équipages à Bredåker, village d’agriculteurs, où de vieilles et hideuses Laponnes gardaient les troupeaux des habitants. On a peine à s’imaginer combien est repoussant l’aspect de cette pauvre race de femmes lorsqu’elles ont passé l’âge de la jeunesse ; aussi sont-elles traitées par les habitants en parias et logées avec les bestiaux. Par contraste, rien de plus gracieux et de plus svelte que les blondes Suédoises de cette province ; leur beauté se rehausse de toute la laideur de leurs bergères.