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rose. À Liden, les chutes de l’Angermanna se précipitent sur tout un archipel de petits îlots qu’elles semblent vouloir emporter dans leur blanche écume. C’est un spectacle ravissant. Ici point de sombres rochers comme en Norvége ; le paysage porte à la gaieté, et l’œil embrasse à la fois toutes les beautés du tableau sans être obligé d’en chercher les limites dans les nues. Tout est vert, frais et gracieux.

Ce fut à regret que nous quittâmes la charmante vallée de l’Angermanna-Elfven pour reprendre la grande route qui suit le bord de la mer et conduit à Umea, ville fort triste d’aspect et entourée de pâturages marécageux, sur lesquels on a placé de distance en distance de petits bâtiments de bois noircis par la pluie : ce sont des granges à foin. Quand viennent l’hiver et la neige, quand la gelée a durci la terre, on charge la récolte de l’été sur des traîneaux pour l’abriter dans ces petits chalets uniformes, qui s’étendent à perte de vue dans la plaine et font naître l’idée d’un champ abandonné. Nous visitâmes près d’Umea les chantiers et les scieries de Bagböle, vaste établissement appartenant à M. Dickson, le roi des forêts et le marquis de Carabas de cette contrée ; dès qu’on aperçoit une belle scierie, on peut être sûr qu’elle appartient à M. Dickson. Un canal en bois, supporté par des échafaudages et long d’environ deux kilomètres, conduit par une pente douce les planches à mesure qu’elles sont fabriquées au fleuve d’Umea ; le fleuve charrie les planches, réunies en immenses radeaux, jusqu’à la mer. Nous assistâmes au départ d’un de ces radeaux dont l’équipage se composait de six hommes ; une énorme voile en planches donnait prise au vent et accélérait la navigation.

Nous nous engageâmes de nouveau dans l’intérieur. En sortant de l’Umea, on a, de la côte d’Alidebacken, une fort belle vue sur la ville, le fleuve et la mer dans le fond. Nous longeâmes le lac de Tefvelsjö, triste et désert, et la perspective ne redevint agréable qu’au bord de la jolie rivière de Vendelelfven, où il prit fantaisie à mes compagnons de pêcher à la ligne. Ce fut là que nous fîmes connaissance pour la première fois avec les mousquites, fléau de ces contrées. Ces petits insectes, d’une hardiesse et d’une ténacité incroyables, nous entouraient d’une auréole et nous piquaient à qui mieux mieux.

Liden, au bord du fleuve Indal.

Nous passâmes le pont de Safvar, jeté sur la rivière de ce nom. En 1809, dans le défilé de Djekneboda, l’avant-garde suédoise battit un corps russe qui avait fait invasion dans le pays. Le soir, on nous accueillit fort bien aux forges de Robertsforpen. Ces usines de fer consomment annuellement vingt-quatre mille tonneaux de charbon de bois ; une douzaine de marteaux y fonctionnent nuit et jour, et tout un petit peuple d’ouvriers vit alentour. Le lendemain, nous parcourûmes un paysage plus varié d’aspect et plus fertile que la veille. Les granges y sont de forme octogone.


Un établissement d’eaux minérales. — Le docteur. — Une ville du dimanche. — Skelieftea. — Krangforss. — Lirsträsh. — Nordsjö. — Une ficelle au lieu de mors. — Piteå.-La chasse aux phoques empaillés. — Luleå.

En passant à Nyjatra, nous vîmes, à notre grande surprise, des cavaliers en frac et des dames en robes blanches qui dansaient sur l’herbe près d’un joli pavillon peint en jaune. Un de ces messieurs, coiffé d’un chapeau couvert de satin de soie et orné d’un frac brodé d’or, vint gracieusement nous inviter à prendre un verre de « pounch. » — C’était, nous dit-il, la clôture de la saison des eaux, et la jeunesse des environs s’était réunie à cet établissement d’eau minérale, gratifié du nom poétique de Tivoli. — Le gentilhomme qui nous faisait si bien les honneurs de la fête était le médecin de la localité, et j’appris que son chapeau de satin indiquait son grade de docteur. Ce galant Esculape nous parut préférer le « pounch » à son eau minérale ; il en but un grand verre