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Elle possède aujourd’hui dix-neuf cent quatre-vingt quinze volumes, théologie et jurisprudence mêlées, la carte du Pérou, dressée par ordre du libérateur Simon Bolivar, l’Atlas de M. de Vaugondy, hydrographe de S. M. Louis XV, un album des charges de Gavarni, deux théodolites, une sphère armillaire, un bibliothécaire et un portier. Joignons à ces divers établissements deux imprimeries qui publient chacune un journal petit format, destiné à mettre en lumière les actes du gouvernement ; mentionnons comme institutions philanthropiques l’hôpital de San Juan de Dios, l’hospice des enfants trouvés, un bureau de bienfaisance et un dépôt de vaccin, et nous aurons complété la liste des fondations charitables, scientifiques et littéraires de la cité.

L’aristocratie et le commerce, qui en Amérique ont toujours vécu dans les meilleurs termes, habitent à Arequipa les sept ou huit rues qui font de sa plaza Mayor un centre rayonnant. Cette place, dont la cathédrale occupe tout le côté nord, est bornée sur les autres côtés par les portiques du commerce, galeries de pierres à arceaux cintrés, où les calicots, les rouenneries, les étoffes de laine et les rubans étalés en plein air dessinent des festons et des astragales multicolores. Au milieu de la place s’élève une fontaine en bronze à trois vasques, supportées par des balustres renflés. Ce monument hydraulique, qui ressemble assez à un dévidoir, est couronné par une Gloire ou une Renommée, — nous ne savons au juste, — dont la pose et surtout la maigreur rappellent le classique écorché d’Houdon. Cette allégorie souffle dans un clairon et regarde obstinément du côté de la rue San-Francisco. Les mythologues du pays — il s’en trouve — prétendent que le sculpteur, en ne laissant à cette figure que la peau sur les os, et lui mettant aux lèvres une trompette, a voulu démontrer à ses contemporains et aux races futures, que la gloire ou la renommée n’était qu’un vain fantôme, un souffle insaisissable.

C’est sur cette place, théâtre accoutumé des réjouissances publiques, des proclamations révolutionnaires et des exécutions criminelles, que chaque jour, de cinq heures à midi, se tient un marché aux légumes. La population indigène, qui s’y donne rendez-vous de tous les points de la ville et de la campagne, n’offre à l’observateur que deux types distincts, celui de l’Indien de la côte du Pacifique, au masque rond, au nez aplati, aux lèvres lippues, aux yeux étroits à sclérotique jaune, obliques et bridés par les coins comme ceux des Chinois et des races mongoles[1], et le style Quechua, que son facies ovale, ses pommettes saillantes, son nez en bec d’aigle, ses yeux obliques, mais bien fendus, sa chevelure noire, abondante et lisse, semblent rattacher à la grande famille indoue de l’Arya oriental. Du mélange de ces deux races de la côte et de la sierra, il est résulté avec le temps bon nombre d’hybrides, dont une laideur hébétée est le trait distinctif.

Marchand de pains au beurre à Arequipa.

Les costumes de ces autochthones, de couleurs toujours éclatantes, rappellent à la fois les modes espagnoles du dix-septième siècle et le goût primitif des Incas. Avec l’habit à trois basques carrées, le gilet de père noble et les culottes à canons, les Indiens portent les cheveux divisés en deux nattes tombantes ou tressés à l’antique mode égyptienne, la mante flottante (llacolla) et les sandales en cuir brut. De leur côté, les femmes joignent à la jupe plissée et à la montera ronde ou triangulaire de l’Espagne, la lliella, pièce d’étoffe de laine de deux pieds carrés, qu’elles disposent sur leur tête comme le pscgent des sphinx ou dont elles se couvrent les épaules, en la rattachant sur leur sein au moyen du tupu, épingle en figure de cuiller à soupe, dont l’usage remonte aux premiers règnes des Enfants du Soleil. Mais bornons là cette description qui n’intéresserait que des ethnographes ou des costumiers, et touchons quelques mots du bizarre effet que produit, vu de haut et de loin, ce pêle-mêle de couleurs éclatantes sans cesse en mouvement. Un amateur de tropes et de figures nobles, accoudé par hasard à quelque lucarne des clochers de la cathédrale, pourrait, sans exagération, comparer la plaza Mayor d’Arequipa, à l’heure du marché, à une prairie diaprée de fleurs voyantes, mais communes. Les choux, les laitues et autres plantes potagères étalées à terre en seraient le gazon, sur lequel les vêtements des hommes et des femmes, où dominent le bleu, le vermillon et le jaune de chrome, se détacheraient comme autant de bluets, de coquelicots et de pissenlits agités par le vent.


Paul Marcoy.

(La suite à la prochaine livraison.)



  1. L’Indien de la côte du Pacifique descend des Llipis, Changos, Moquehuas, Quillcas, etc., tribus d’une même race qui peuplaient autrefois le littoral entre le seizième degré et le vingt-cinquième.