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comme un aérolithe, révolutionne en un clin d’œil la foule des mamans et des filles à marier. On se le dispute, on se l’arrache comme un morceau de la vraie croix. Les bouquets et les recados, depuis le savon de toilette de Piver jusqu’au foulard de Lyon — ce sont dons d’amitié propres à ces contrées — le poursuivent jusque dans sa chambrette. Flacons d’eau de Cologne, petits soins, flatteries, rien n’est épargné pour prendre à la glu du mariage ce bel oiseau de l’Europe lointaine, que des mains innocemment cruelles plumeront vif peut-être quelque temps après. Le logis où il se présente est toujours sous les armes ; les meubles sont débarrassés de leurs housses, les joyaux tirés de leurs écrins l’argenterie étalée sur les dressoirs et sur les tables. Les serviteurs, dûment stylés, ont ordre de sourire à leur futur maître, les chats de faire le gros dos, les chiens de remuer la queue à son approche. Depuis la vénérable aïeule jusqu’à la petite sœur, c’est à qui exaltera le plus les mérites de l’étranger, à qui le confiera le mieux en douces paroles. Les ongles sont rentrés dans un étui de velours, les bouches ne distillent qu’un miel choisi, les couleurs arborées sont le rose tendre, le bleu d’azur et le vert pomme ; les guitares, montées au ton de l’hyménée, célèbrent le bonheur de deux cœurs assortis ; tout enfin, jusqu’à l’air imprégné du parfum des pastilles, concourt à frapper vivement l’âme et les sens de l’étranger. Au milieu de cette mise en scène dont notre pâle prose ne saurait donner une idée, la diva de la fête, la vierge du foyer, parée comme une châsse, est assise sur un sofa, les mains croisées en signe de modestie, les yeux fixés en apparence sur une rosace du tapis d’Atuncolla, mais attentive, en réalité, à l’effet que produit sur le visiteur ce joli programme du mariage. Quelques Européens au cœur cuirassé de cet æs triplex dont parle Horace, sortent victorieux de ces redoutables épreuves ; mais la plupart succombent et, tendant docilement leur front au joug conjugal, s’établissent dans le pays, où ils ne tardent pas à perdre, avec leurs illusions, leurs cheveux et leurs dents.

Dame d’Arequipa en costume de cheval.
Dame d’Arequipa en grande toilette.

Une relation des us et coutumes du beau sexe d’Arequipa serait incomplète, si nous ne disions de quelle façon les femmes se coiffent et s’habillent et le genre d’étoffes dont elles font choix. De pareils détails nous le savons, éveilleront le courroux des esprits classiques et feront hausser les épaules aux hommes graves. Mais leurs épouses et leurs filles s’y intéresseront et cela nous suffit. Une Française, et surtout une Parisienne, est toujours bien aise de savoir si une femme d’outre-mer peut l’emporter sur elle par la beauté, la grâce, la toilette ou l’esprit, prête à la plaindre de tout cœur, si y a lieu, ou à la mordre un peu s’il y a lieu encore.

Comme les couturières en robes, les modistes et les coiffeurs sont encore inconnus à Arequipa, ce sont les dames qui taillent, cousent et confectionnent elles-mêmes leurs vêtements et leurs colifichets, qui démêlent, lissent ou crèpent leur chevelure. Dire que ces ajuste-