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de grecques, de lacs d’amour et de parafes calligraphiques à l’ocre rouge ou au bleu d’indigo. Le peu de meubles qui les garnissent sont de deux sortes, les meubles de goût espagnol, taillés en plein bois comme avec une hache, peints en blanc ou on bleu de ciel, semés de roses et de marguerites et relevés par quelques filets de dorure, ou les meubles de style gréco-impérial, comme Jacob Desmalter en fabriquait par grosses en 1804, sofas en acajou avec têtes de sphinx et pieds de griffons, chaises et dossier en lyre, surmonté d’un casque ou d’un trophée d’armes, le tout recouvert de casimir café au lait ou ventre de biche à rosaces imprimées. En inventoriant ces splendeurs suspectes, l’œil découvre çà et là, perdu dans l’ombre ou rélégué dans quelque coin, un bahut finement sculpté, une crédence en chêne noir, ouvragée comme une dentelle, un fauteuil abbatial garni de cordovan, dont les fleurs de cinabre et d’or sont presque effacées. Ces meubles, qui datent de la conquête espagnole, semblent protester contre le misérable goût de leurs voisins.

Quelques lithographies parisiennes, encadrées dans des baguettes d’acajou, complètent la décoration des salons modernes. Au premier rang brillent les Souvenirs et Regrets de Dubuffe, l’alphabet poétique de Grévedon, Awanda, Bianca, Cécilia, Délia, etc., les quatre parties du monde, et les quatre saisons par des anonymes de la rue Saint-Jacques. Dans les demeures où la civilisation n’a pas encore répandu ses lumières, les murs des salons sont ornés de tableaux enfumés représentant des décollations, des crucifiements, des auto-da-fé de martyrs. Ces œuvres, peintes il y a quelque demi-siècle par des artistes de Quito et de Cuzco, du nom de Tio Nolasco, Bruno Farfan, Ñor Egido, sont en général d’assez mauvaises croûtes. Les bons tableaux de l’école espagnole, assez communs autrefois dans le pays, y sont devenus extrêmement rares, par suite de la chasse obstinée que leur ont faite les amateurs et les spéculateurs de toutes les nations. Aujourd’hui, en fouillant les églises et les couvents d’Arequipa, c’est à peine si l’on trouverait dix toiles passables.

Aspect des toitures d’Arequipa.

La vie privée des Arequipéniens dans l’intérieur de leurs maisons se borne, pour les femmes, à des dissertations sur la politique du jour, ou à des commentaires sur les divers on dit de la cité, que leur transmettent les cholas, chinas, négresses et chambrières qui composent le personnel toujours assez nombreux du domestique. Quelques señoras brodent, préparent des sorbets ou jouent de la guitare ; mais la plupart passent la semaine à attendre le dimanche, d’abord pour aller à la messe, ce qui est toujours une distraction pour les femmes, puis pour jouir du privilége que leur concède l’étiquette locale, d’ouvrir ce jour-là les fenêtres de leur rez-de-chaussée et de passer l’après-midi accroupies sur des tapis, à faire des remarques plus ou moins charitables sur les individus qui traversent la rue. En général, les femmes font peu de visites ; elles se contentent de correspondre verbalement par l’intermédiaire de leurs caméristes et d’échanger parfois des fleurs, des fruits, des douceurs, accompagnés de compliments plus doux encore. Pour réunir sous le même toit une douzaine de personnes du beau sexe, il ne faut rien moins qu’une fête carillonnée, une Pâque fleurie, un carnaval ou quelque mariage.

Les femmes d’Arequipa, dont les voyageurs ont négligé de tracer le portrait dans leurs relations, sont douées pour la plupart de cet embonpoint heureux si