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soir, elle sait, mieux que les habitants eux-mêmes, ce qui se passe dans la ville et dans les faubourgs. Qu’un voyageur descende dans quelque Tampu, qu’un citadin stationne un peu trop longtemps devant une fenêtre autre que la sienne, que deux serenos ivres se battent dans la rue au lieu de chanter l’Heure et l’Ave Maria, et la religieuse en est informée aussitôt par ses émissaires femelles. En s’ensevelissant vivante dans un tombeau, elle en a laissé le couvercle ouvert sur le monde.

Avec la fête patronale de leur couvent, que les nonnes célèbrent par une messe en musique et un feu d’artifice tiré entre onze heures et midi, selon la coutume du pays, elles ont certaines fêtes de l’Église qu’elles solennisent par des mascarades accompagnées de chants et de danses. La nuit de Noël est une de ces fêtes. Devant l’épisode de la Nativité, figuré sur un théâtre au moyen de décors peints et de poupées en carton faisant l’office de personnages, les nonnes, partagées en deux camps, l’un de pasteurs, l’autre de bergères, dialoguent au son de la guitare et de l’accordéon, en dansant des quadrilles de circonstance. Huit jours à l’avance, celles des saintes filles qui doivent jouer le rôle de pasteurs, ont fait demander à leurs parents et amis du sexe masculin les plus belles pièces de leur garde-robe, afin de les accommoder à leur taille et d’y coudre des galons, des rubans et autres affiquets de bon goût. Nous nous souvenons d’avoir prêté à cette occasion un gilet de satin, une redingote et un pantalon noirs, qui n’avaient rien de pastoral ni de biblique, mais qui néanmoins furent reçus avec plaisir, à cause de leur coupe élégante et toute française. Seulement, l’octave de la Noël finie, on nous renvoya ces habits tachés, déformés et dans un état déplorable. Mais, comme ils avaient été portés par une vierge du Seigneur et sanctifiés par des quadrilles monastiques, au lieu de les jeter à la borne, comme l’eût fait un indifférent, nous les gardâmes à titre de reliques.

La règle conventuelle, qui interdit au public l’entrée des communautés de femmes, le locutorio ou parloir excepté, se relâche de sa rigueur en temps d’émeute et de révolution. Durant ces jours néfastes, l’aristocratie féminine de la cité trouve un asile sûr dans ces monastères, dont les portes lui sont ouvertes à deux battants. Chaque famille court s’y réfugier, emportant avec elle l’or, les bijoux, l’argenterie, les objets précieux qu’elle possède, et laisse sa maison à peu près dégarnie à la garde d’un père ou d’un époux qui s’y barricade avec les précautions d’usage. On a vu des femmes, après un mois de séjour dans ces monastères, refuser de rentrer sous le toit conjugal, tant l’amabilité des nonnes et la douceur de leur commerce les retenaient sous le charme.

Après leur mort, si les âmes de ces religieuses vont au ciel sur les ailes des anges, leurs corps, qu’on inhuma longtemps dans les églises avec ceux des habitants de la cité, sont portés aujourd’hui par des hommes dans un vaste cimetière très-orné de socles, de pyramidions et de boules, qui se trouve à deux lieues dans le sud d’Arequipa. Chaque communauté religieuse a dans cet asile appelé Apachecta (lieu de halte), un caveau spécial. Le public d’élite est en possession de pans de murailles de six pieds d’épaisseur, percés de trois rangs d’alvéoles. Chaque alvéole est affecté a un individu. On l’y introduit la tête la première, comme dans un étui, puis on mure aussitôt l’entrée de cet étroit sépulcre avec des briques et du plâtre. Quant aux Indiens des deux sexes, ils sont jetés assez négligemment dans une grande fosse où tous les rats de la contrée viennent les visiter.

Maintenant que nous en avons fini avec les couvents d’hommes et de femmes, courons la ville au hasard, non dans l’espoir d’y découvrir des monuments, Arequipa n’en possède aucun, mais pour juger de l’alignement de ses rues et de l’aspect de ses maisons. En général, les rues sont larges, bien pavées, coupées à angle droit, pourvues de trottoirs et partagées par des rainures de granit (acequias) dans lesquelles des ruisseaux descendus de la Cordillère clapotent avec bruit en se rendant à la rivière. Les maisons se ressemblent à quelques détails près. Toutes sont bâties en pierre, quelquefois en grès trachytique, voûtées en dos d’âne et percées de larges baies que des barreaux de fer et des volets intérieurs, revêtus de feuilles de tôle, protégent contre les tentatives des filous et les balles des émeutiers. Leur porte d’entrée, cintrée et à deux battants, convenablement garnie d’S majuscules en fer et de têtes de clous, a quelque chose de monumental. Deux voitures y passeraient de front sans se toucher. Ces maisons n’ont qu’un rez-de chaussée et quelquefois un étage, lequel, presque toujours inhabité, ouvre sur un balcon, longue et lourde caisse en bois sculpté, peinte en rouge brun ou en vert bouteille, et pouvant s’ouvrir ou se fermer à volonté à l’aide de panneaux mobiles. Ces balcons, où les femmes n’apparaissent que dans des occasions solennelles, projettent sur les façades des maisons des ombres vigoureuses.

L’intérieur de ces logis se compose de deux cours en enfilade, pavées en cailloutis et bordées de larges trottoirs (veredas) ; les murs de la première cour sont blanchis à la chaux et quelquefois ornés de camaïeux d’un style primitif et d’un dessin plus primitif encore, représentant des combats navals, des sites impossibles ou des Stations de la Croix. Les pièces de réception et les chambres à coucher de la famille sont disposées sur les deux faces latérales de cette cour d’entrée. Dans la plupart de ces dernières, le lit est placé sous le plein cintre d’une arcade dont l’épaisseur est de quatre à six pieds. Cette disposition, qui peut paraître singulière, est une mesure de précaution dictée par la frayeur des tremblements de terre. Ces appartements n’ont pas de fenêtres, mais des portes massives à deux battants, percées d’un judas ou d’une chatière, qui sert à donner de l’air et du jour. Au delà des cours, se trouve un jardin bordé par les arceaux cintrés d’une vaste pièce carrelée ou dallée, et qui sert de salle à manger.

Le luxe de ces habitations est assez médiocre. À part quelques maisons de négociants étrangers et d’Arequipéniens de distinction, où le papier peint est employé comme tenture dans les pièces d’apparat, toutes les autres demeures ont leurs murs crépis à la chaux et ornés