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consumée en 1849 par un incendie. C’est un bâtiment d’environ deux cents pieds carrés, couronné par deux tours en charpente que terminent des flèches trapues en forme de pyramide. Huit grosses colonnes d’ordre ionique-romain et force colonnettes accouplées décorent sa façade, dont la porte centrale est surmontée d’un tympan convenablement illustré d’acrotères, de pyramidions et de grosses boules. Deux portiques engagés dans un groupe de colonnes corinthiennes font saillie aux extrémités de l’édifice, percé de nombreuses fenêtres et dont la hauteur totale, à partir du sol jusqu’à l’attique qui borde la ligne du toit, peut être de quarante-cinq à cinquante pieds. Cette puissante masse, carrée par la base et carrée par le faîte, virginalement blanchie à la chaux et lustrée à la glu de cactus, se détache avec une vigueur singulière sur le bleu d’outre-mer d’un ciel presque toujours serein.

Malgré la fière prestance de la cathédrale moderne, nous ne pouvons nous empêcher de regretter l’ancienne, dont le badigeon gris de souris s’harmonisait si bien avec une ornementation touffue où l’architecte avait prodigué tous les bilboquets de la fantaisie ; pas une saillie du vieil édifice, si mince qu’elle fût, qui ne supportât un œuf à la coque et son coquetier. Avec ses mille détails d’architecture et les richesses que renfermait sa sacristie, cette église possédait un inestimable trésor dans sa galerie de portraits d’évêques, laquelle se composait de dix-neuf tableaux magnifiquement encadrés, dont le vorace incendie de 1849 n’a fait qu’une bouchée. Tous les saints personnages, qui depuis l’an de grâce 1614 s’étaient succédé dans le gouvernement spirituel d’Arequipa, figuraient par ordre chronologique dans cette collection. Leurs portraits en pied, faits par des artistes du pays, avaient cela de singulier, que le premier ayant servi, comme arrangement, dessin et couleur, de modèle au peintre chargé de faire le second, l’artiste appelé plus tard à faire le troisième avait cru devoir suivre de point en point les indications de ses devanciers ; de cette unanimité de pinceau qui s’était continuée pendant plus de deux siècles, il était résulté une série de portraits si scrupuleusement pareils, si parfaitement identiques, qu’on eût dit un seul et même portrait, multiplié dix-neuf fois par le jeu des miroirs. En nous rappelant cette précieuse collection d’évêques ménechmes, assis dans des fauteuils à griffons dorés, drapés de la même façon, éclairés de la même manière, tenant le même livre et regardant au même endroit, nous ne pouvons que déplorer l’indifférence du gouvernement péruvien à l’égard du corps des sapeurs-pompiers, dont il n’existe encore aucun détachement dans les grandes villes de la République.

Après les églises viennent les couvents, constructions massives et vulgaires qui n’empruntent à l’art architectural que les pleins cintres des arceaux de leurs galeries. Sans la croix de pierre qui surmonte leur porte d’entrée, on les confondrait volontiers avec les demeures particulières, tant leur extérieur est pauvre, froid et nu. Hâtons-nous de dire que cette nudité n’est pas un symbole : tous ces couvents sont riches et ne s’en cachent pas. À quoi bon, d’ailleurs ? Chacun dans le pays sait, à quelques réaux près, le chiffre de leurs rentes et ce que peuvent rapporter, bon an mal an, les haciendas qu’ils possèdent dans les vallées.

Avec ses richesses en biens fonds et en numéraire, les ornements de prix et les joyaux de ses chapelles, chaque couvent a dans son dépôt d’archives et sa bibliothèque, composée de quelques centaines d’ouvrages souvent rares et précieux, un trésor véritable dont il ignore ou dédaigne la valeur. Cette bibliothèque est assez mal tenue et peu époussetée, les moines, occupés de soins divers, n’ayant pas de temps à donner à son entretien. Aussi en accordent-ils difficilement l’entrée aux amateurs. Pour obtenir l’autorisation d’y faire des recherches, il faut se munir de recommandations puissantes. Par compensation, leur cloître est accessible à tout le monde ; de six heures du matin à six heures du soir, on peut s’y promener, y lire ou y rêver en fumant son cigare.

Du contenant passons au contenu, du monastère au moine. Le moine, mis au ban de l’Espagne, continue à jouir au Pérou d’une considération sans égale. Comme aux beaux jours de son histoire, il est le conseiller des hommes, le confident des femmes, l’ami de tous les intérieurs, le convive obligé de toutes les fêtes. La vue de son froc, loin d’inspirer des idées tristes et lugubres, éveille le sourire et provoque une gaieté franche. La religion aimable et tolérante qu’il a toujours professée ne lui interdit ni les repas joyeux, ni les danses locales, ni rien de ce qui peut embellir l’existence. Comme les gens du monde, dont il ne diffère que par le costume, le moine sort, va, vient et jouit d’une liberté d’action illimitée ; comme eux, il a ses jours de réception et son cercle d’intimes ; dans sa cellule, transformée en salon, le chocolat, les liqueurs, les gâteaux circulent à la ronde ; on y cause politique et musique, religion et littérature ; on y célèbre les vertus du beau sexe avec accompagnement de guitare et de cigarettes ; bref, on y goûte tous les plaisirs licites, mais assaisonnés de je ne sais quelle pointe de scrupule ecclésiastique qui en augmente la saveur.

La règle monastique, beaucoup plus sévère à l’égard des communautés de femmes, ne permet à celles-ci, sous aucun prétexte, de franchir le seuil du couvent où elles ont prononcé leurs vœux. Pour qu’un médecin puisse les visiter en cas de maladie, il faut une dispense de l’évêque. Un jardinier est le seul individu mâle dont on tolère la présence dans le couvent, par la raison qu’un jardinier n’est pas un homme pour une religieuse. Ainsi séquestrées à l’ombre de hautes murailles, les saintes filles, qu’on pourrait croire se consumant dans la prière, les larmes et les macérations, passent une vie assez agréable. Leur cellule est un appartement complet, où elles déploient un luxe de tenture et d’ameublement proportionné à la fortune de leur famille, que ces frais d’installation concernent exclusivement. Chacune d’elles a sa bibliothèque, ses oiseaux privés, sa guitare et son jardinet planté de fleurs rares, sans préjudice d’une amie de cœur, d’une sœur d’adoption, qui partage ses