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nous entendions très-bien. Tous deux du reste étaient traités le mieux possible et considérés comme les enfants de la maison. Combien de fois ne nous sommes nous pas divertis à écouter les récits de Typoon sur son pays ! C’était ordinairement vers la fin de notre dîner que nous le laissions causer, ou bien pendant que nous prenions le thé du soir. Il restait là, sa serviette sous son bras, riant malicieusement de nos questions, ou s’extasiant quand nous lui donnions des détails sur l’Europe.

L’histoire de ces enfants était touchante. Leur père était un négociant aisé, établi dans une ville distante de seize jours de route de la mer. Typoon aidait déjà son père dans son commerce, il était instruit, savait lire et écrire, et faisait avec des jetons superposés et placés à sa façon des calculs que j’aurais été bien embarrassé de faire aussi vite que lui.

Un jour, un marchand étranger vint faire chez eux un grand achat de thé, et pendant qu’on lui préparait les caisses qu’il avait ordonnées, il pria les deux enfants de lui montrer leur ville et les engagea à l’accompagner chez quelque marchand de confitures. De là, il les emmena hors de la ville, les fit entrer dans une maison, et les amusa jusqu’à ce qu’ils eussent oublié l’heure de sept heures. Or, à sept heures les portes de la ville se fermaient et il n’y avait plus de possibilité pour eux de rentrer chez leurs parents.

L’étranger s’efforça de les tranquilliser, leur promettant de les ramener le lendemain, mais ils se réveillèrent couchés au fond d’un bateau qui descendait vers la mer, et il devait y avoir longtemps déjà qu’ils avaient quitté leur ville natale, car leurs yeux éperdus cherchèrent en vain à reconnaître le rivage. Lorsqu’ils éclatèrent en sanglots et qu’ils commencèrent à crier qu’on les rendît à leurs parents, le patron de la barque leur dit durement qu’ils eussent à se taire, qu’ils étaient de méchants enfants dont le père ne savait plus que faire, et qu’il était chargé par lui de les conduire à Aimoi, pour les embarquer sur quelque navire. Les menaces et la crainte des coups les contraignirent au silence, et, après six jours du plus triste voyage, ils furent amenés à bord du navire anglais qui les transporta à Melbourne.

Typoon et Tschimma étaient arrivés chez nous sans transition pour ainsi dire, sans qu’ils eussent rien perdu de leur caractère primitif ni de leur originalité. Du reste ils étaient bien différents l’un de l’autre : l’aîné était doux et serviable, gai et expansif, et par suite de son premier emploi chez son père, il était fait pour les travaux de la maison. Le second, au contraire, était peu communicatif, violent et irascible, mais actif et courageux. Il aimait les travaux du dehors, se plaisait surtout à monter à cheval et s’en acquittait à merveille, malgré sa petite taille.

Un de ses emplois était d’aider nos charretiers à diriger les attelages de bœufs pour les labours et pour les services si variés qu’on réclame d’eux. Vous savez si les charretiers jurent dans tous les pays : or, les Anglais ont à leur usage un répertoire très-remarquable. Tschimma avait appris ces vilains mots plus facilement que bien d’autres, et rien n’était plus drôle que de l’entendre jurer énergiquement en anglais, fouettant ses grands bœufs pour faire avancer, pendant la saison des pluies, quelque chariot embourbé, lui-même perdu dans des bottes à l’écuyère moitié aussi hautes que lui. Sa figure jaune était affublée d’une casquette de jockey en velours d’où s’échappait par derrière la longue tresse de ses cheveux, qui s’agitait deçà delà à chaque coup de fouet et à chaque juron.

Cette différence de caractère entre eux, l’un doux et réfléchi, l’autre violent et hardi, se manifesta d’une manière bien frappante le jour où on les conduisit de Melbourne à la station. Mon frère les avait remis à la garde d’un de ses employés nommé Wilhelm Kohler, du canton de Berne, celui-ci était à cheval et portait leur léger bagage. Quand ils firent une halte, il tira quelques provisions de son sac, et après avoir préparé son repas il leur donna son couteau pour qu’ils pussent s’en servir à leur tour. La longue route qu’ils avaient faite à travers la forêt déserte sans avoir pu échanger un seul mot avec celui qui les conduisait, avait frappé leur imagination ; ils ne savaient rien, ni du pays où ils allaient, ni de ceux aux mains desquels ils étaient tombés, et ils se croyaient destinés à être mangés par des cannibales. Aussi une discussion sérieuse s’éleva entre eux : Tschimma ayant le couteau en main et voyant leur conducteur assis par terre, sans défense, voulait, tout petit qu’il était, le tuer et se sauver n’importe où avec son frère, tandis que Typoon, au contraire, lui représentait qu’ils ne sauraient où diriger leurs pas et seraient pris par des gens plus méchants peut-être, ou bien qu’ils périraient dans la forêt, mangés par les bêtes dont elle devait être peuplée. Kohler, pendant ce temps-là, faisait tranquillement honneur à son dîner, s’inquiétant peu de leur conversation. Il ne se doutait pas du danger qu’il courait, danger qui eût été réel si le bon sens de Typoon n’avait pas eu raison du courage aveugle de son frère.

Nous avions à la station un magnifique casoar qu’on avait poursuivi et atteint tout jeune encore par une fraîche matinée d’hiver. Il était devenu si familier qu’il était le favori de tout le monde. Quand on montait à cheval, il gambadait sur ses deux longues jambes, élevant son cou et l’abaissant, de même qu’un jeune chien saute à la tête du cheval pour lui témoigner sa joie de la course qu’ils vont faire. On l’avait appelé Tommy, et tout était permis à Tommy… Quand la porte de la salle à manger était ouverte et que la table était dressée pour le thé, si Typoon avait préparé quelques friandises de sa façon, Tommy avalait tout avant que le Chinois eût eu le temps d’arriver au secours ; de même pour les pruneaux ou les figues que notre cuisinier faisait sécher au soleil. Quand celui-ci venait porter plainte contre le casoar, nous ne savions guère que rire de ses plaintes, et l’oiseau intelligent se rengorgeait, de sorte que les Chinois et lui étaient ennemis personnels.

Comme Tommy était plus grand que Tschimma, il l’avait pris particulièrement pour victime ; du plus loin qu’il l’apercevait il lui courait sus, lui donnait de grands