Page:Le Tour du monde - 03.djvu/90

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


s’espacer de manière que tout le run soit à peu près également occupé. Après le premier mois, il ne faut pas plus de deux hommes pour surveiller cinq cents têtes. Il suffit, lorsque le bétail est laissé jour et nuit au pâturage, de faire chaque matin la tournée d’inspection de chaque mob particulier et, au bout de trois ou quatre mois, tout le troupeau a oublié son ancienne station. On aurait alors autant de peine pour lui faire quitter le nouveau run qu’on en a eu pour l’y habituer.

Nos habitations étaient toutes en bois à l’époque ou j’arrivai chez mon frère. Celle des maîtres était une petite maison importée d’Angleterre et composée de sept pièces. Yéring étant une des plus anciennes stations de la province, j’y trouvai un jardin planté d’arbres fruitiers en plein rapport ; l’oranger et le grenadier à côté des pommiers et des poiriers ; une vigne d’un arpent dont on venait de terminer la vendange.


Fleurs, perroquets et canards sauvages.

On a écrit de l’Australie que tout y est au rebours de l’Europe… Les arbres y perdent leur écorce et non leurs feuilles, a-t-on dit bien sérieusement ; les cerises y croissent le noyau en dehors ; les fleurs y sont sans parfum et les oiseaux sans voix. Aucune de ces assertions n’est exacte : on en peut dire autant de beaucoup d’autres. Les feuilles des arbres tombent comme celles de l’olivier, alors qu’elles sont remplacées déjà ; le gommier change son écorce de la même façon que chez nous le platane ; quelque mauvais plaisant a donné le nom de cerise[1] aux baies d’un arbre indigène ; ce nom est resté, et des hommes graves ont cru la chose sur parole et l’ont répétée. S’il y a en Australie des fleurs sans odeur, on en rencontre aussi dans tous les pays ; et certes en Australie, quand le vent vous arrive au printemps passant sur les mimosas qui bordent les rivières, il est aussi chargé de parfums qu’en Europe lorsqu’il sort d’une forêt de lilas.

On a aussi calomnié les oiseaux quand on a dit qu’ils étaient sans voix. Là point de chanteur comme le rossignol ou la fauvette, c’est vrai ; mais chaque oiseau a son cri particulier ; dans quelques espèces ce cri est charmant, et ils sont si nombreux sur les arbres, ils se poursuivent si bruyamment, parés de leurs plumes rouges, vertes et jaunes, que le premier soin de tout nouveau débarqué est de faire, pour les mieux voir, la chasse aux habitants ailés du bush. Je fis comme tout le monde, je pris un fusil, de la poudre et du plomb et j’allai seul sur les collines tuer des perroquets.

Hélas ! il n’y a pas grand mérite à abattre ces pauvres oiseaux si peu sauvages : j’en remplis mes poches, de petits et de gros, m’extasiant à chaque nouvelle espèce. Au bout d’une heure de carnage, j’étais entouré de veuves et d’orphelins, d’amis qui me redemandaient leurs amis, répétant leurs cris sur un ton plaintif. Tournés vers moi, ils me suivaient d’arbre en arbre à une petite distance, s’éloignant quand je me rapprochais, déjà rendus prudents par le malheur des autres. Le remords m’entra au cœur, et renonçant à cette cruauté, je quittai la colline pour descendre dans la plaine et longer la rivière en quête de canards.

Il était, je crois, trois heures de l’après-midi, l’heure où le bétail va boire à la rivière. J’ignorais alors que notre bétail s’effrayait à la vue d’un homme à pied, et, comme ma fusillade avait mis tout le troupeau en émoi, j’étais à peine sorti des collines boisées et engagé dans la plaine nue, que je vis de tous côtés arriver les animaux cornus. Quand je remarquai toutes ces grosses bêtes en mouvement (celles qui étaient les plus éloignées prenant une espèce d’amble rapide et la tête pesamment portée en avant) je pressai le pas pour gagner les arbres de la rivière. J’étais à moitié chemin et au beau milieu de la plaine quand je fus rejoint par le troupeau et littéralement entouré de plus de deux cents bœufs et vaches de toute taille. Je m’arrêtai, et eux aussi à vingt pas de moi, formant le cercle tout autour, pressés les uns contre les autres et me regardant tranquillement tête baissée. Je n’étais pas sans quelque inquiétude ; je n’avais pas songé à m’informer si ces animaux étaient dangereux, et machinalement j’armai mon fusil. Voyant qu’ils restaient là immobiles, je fis quatre pas en avant vers le plus épais du groupe en criant et en levant les bras pour les effrayer. Ce mouvement fut en effet suivi d’une volte-face générale, tout le cercle s’enfuit au galop, ce dont je profitai pour prendre moi-même ma course vers la rivière.

Je n’avais pas fait cinquante pas que je vis les bœufs s’arrêter dans leur retraite et à peine arrêtés revenir à toute vitesse et reformer leur cercle plus resserré que la première fois. Déjà la course les avait rendus haletants et le ronflement de leurs naseaux n’avait rien de bien agréable. J’essayai de les effrayer de nouveau et de nouveau ils pivotèrent sur leurs pieds de derrière et s’enfuirent en gambadant de la plus étrange façon. Mais ils s’éloignèrent peu cette fois et ils revinrent plus haletants m’entourer encore. J’avais plus de cinq cents pas à faire avant d’atteindre des arbres quelconques, je réfléchis donc qu’en continuant de cette façon je pourrais les rendre furieux peut-être, et changeant de tactique, je me mis tranquillement à marcher en avant. Le cercle s’ouvrit pour me laisser passer et tout le troupeau me suivit, tantôt s’arrêtant et tantôt galopant pour m’atteindre. Enfin j’arrivai à la rivière, et ce me fut, je l’avoue, un grand soulagement de sentir auprès de moi des troncs et des broussailles.

Les eaux, en s’écoulant de la plaine vers la rivière, remplissent tout le long de la Yarra de grandes et profondes lagunes toutes peuplées de canards. Le premier vol de ces oiseaux qui s’éleva à mon approche me fit bien vite oublier ma promenade avec le bétail. Comme ils forment une des ressources de notre table, ils sont devenus très-sauvages et les deux ou trois premiers vols, m’entendant venir avant que je les eusse aperçus, s’enfuirent hors de la portée de mon fusil. Je n’avançai plus que pas à pas, et quand j’arrivai à une autre lagune je

  1. Ces prétendues cerises sont celles dont on a tant parlé, qui croissent le noyau en dehors.